Le Roi de fer
l’entrée, entre lesquelles, le
soir, on tendait des chaînes et l’on fermait d’énormes portes. La première
chose que remarqua Guccio, ce fut une tête humaine, toute sanglante, plantée
sur l’une des piques qui hérissaient ces portes. Les corbeaux tournaient autour
de ce visage aux yeux crevés.
— La justice du roi des Anglais
a fonctionné ce matin, dit le signor Boccace. C’est ainsi que finissent ici les
criminels, ou ceux qu’on dit tels pour s’en débarrasser.
— Curieuse enseigne pour
accueillir les étrangers, dit Guccio.
— Une manière de leur faire
connaître qu’ils n’arrivent point dans une ville de fleurette et de tendresse.
Ce pont était le seul qui fût alors
jeté sur la Tamise ; il formait une véritable rue construite au-dessus de
l’eau et dont les maisons de bois, pressées les unes contre les autres,
abritaient toutes sortes de négoces.
Vingt arches de soixante pieds de
haut soutenaient cet extraordinaire édifice. Il avait fallu près de cent ans
pour le bâtir, et les Londoniens en étaient fort orgueilleux.
Une eau trouble bouillonnait autour
des arches ; du linge séchait aux fenêtres ; des femmes vidaient des
seaux dans le fleuve.
En comparaison du pont de Londres,
le Ponte Vecchio, à Florence, ne semblait qu’un jouet, et l’Arno, auprès de la
Tamise, qu’un ruisselet. Guccio en fit la remarque à son compagnon.
— C’est quand même nous qui
apprenons tout aux autres peuples, répondit celui-ci.
Il leur fallut presque un tiers
d’heure pour passer de l’autre côté, tant la foule était dense, et tenaces les
mendiants qui les accrochaient par la botte.
En arrivant sur l’autre rive, Guccio
aperçut, à main droite, la tour de Londres dont l’énorme masse blanche se
détachait sur le ciel gris ; puis, à la suite du signor Boccace, il s’enfonça
dans la Cité. Le bruit et l’agitation qui régnaient dans les rues, la rumeur
des voix étrangères, le ciel plombé, la lourde odeur de fumée qui imprégnait la
ville, les cris qui sortaient des tavernes, l’audace des filles effrontées, la
brutalité des soldats braillards, surprirent Guccio.
Au bout de trois cents pas, les
voyageurs tournèrent à gauche dans Lombard Street, où toutes les banques
italiennes avaient leur établissement. Maisons de peu de mine sur l’extérieur,
à un étage, deux au plus, mais fort bien entretenues, avec des portes cirées et
des grilles aux fenêtres. Le signor Boccace laissa Guccio devant la banque
Albizzi. Les deux compagnons de route se séparèrent avec beaucoup de chaleur,
se félicitèrent mutuellement de leur amitié naissante, et se promirent de se
revoir très vite, à Paris.
III
WESTMINSTER
Messer Albizzi était un homme grand,
sec, au long visage brun, avec des sourcils épais et des touffes de cheveux
noirs qui sortaient de dessous son bonnet. Il montra au visiteur une affabilité
tranquille et seigneuriale. Debout, le corps serré dans une robe de velours
bleu sombre, la main posée sur son écritoire, Albizzi avait l’allure d’un
prince toscan.
Tandis que s’échangeaient les
compliments d’usage, le regard de Guccio allait des hauts sièges de chêne aux
tentures de Damas, des tabourets incrustés d’ivoire aux riches tapis qui
couvraient le sol, de la cheminée monumentale aux flambeaux d’argent massif. Et
le jeune homme ne pouvait s’empêcher de faire une évaluation rapide : « Ces
tapis… quarante livres, sûrement… ces flambeaux, le double… La maison, si
chaque chambre est à la mesure de celle-ci, vaut trois fois plus que celle de
mon oncle. » Car pour se rêver ambassadeur secret et chevalier servant,
Guccio n’en était pas moins marchand, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de
marchands.
— Vous auriez dû embarquer sur
un de mes navires… car nous sommes aussi armateurs… et prendre par Boulogne,
dit messer Albizzi, et ainsi, mon cousin, vous auriez fait plus confortable
traversée.
Il fit servir de l’hypocras, vin
aromatisé qu’on buvait en mangeant des dragées. Guccio expliqua le but de son
voyage.
— Votre oncle Tolomei, que
j’estime fort, a été avisé de vous envoyer à moi, dit Albizzi en jouant avec le
gros rubis qu’il portait à la main droite. Hugh Le Despenser est de mes
principaux clients, et obligés. Nous allons par lui arranger l’entrevue.
— N’est-ce pas l’ami du cœur du
roi Edouard ? interrogea Guccio.
— La maîtresse vous voulez
dire, la
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