Les révoltés de Cordoue
disposition un prix de onze pièces de
velours, damas et tissu d’argent : deux pièces pour les vainqueurs des
courses de chevaux ; quatre pour les hommes les plus élégants ; trois
autres pour les trois meilleures compagnies d’infanterie formées par les corps
de métier, et deux pour les femmes les mieux habillées du lupanar !
— Il est difficile de comprendre ces gens, commenta le
jeune homme à Hamid alors qu’Ana María se pavanait avec coquetterie devant un
public nombreux qui l’acclamait sans relâche. En présence de leurs épouses et
de leurs filles, ils récompensent les femmes avec lesquelles ils couchent.
— Elles savent toutes que leurs maris fréquentent la
maison close, argumenta Hamid sans prêter attention à ce qu’il disait, les yeux
fixés sur les mouvements d’une Ana María sublimissime.
Hernando fit de même, bien qu’attentif aux efforts des
alguazils pour empêcher certains hommes déjà saouls de se jeter sur la jeune
fille.
— Les chrétiens ne recherchent pas le plaisir avec
leurs épouses, ajouta l’uléma à voix basse, en se tournant vers le garçon dès
qu’Ana María fut remplacée par une voluptueuse femme aux cheveux noirs. C’est
péché. Les attouchements et les caresses sont péché. Même adopter une autre
position que celle allongée sur le lit, c’est péché. On ne doit pas rechercher
la sensualité…
— Péché ! intervint Hernando en souriant.
— Exact.
Hamid lui fit signe de parler plus bas.
— C’est pourquoi leurs épouses acceptent qu’ils aillent
trouver la sensualité et le plaisir avec les prostituées. Ces dernières ne
posent pas de problèmes de bâtards ou d’héritage, à l’inverse des concubines ou
des courtisanes. Et l’Église les soutient.
— Hypocrites.
— Plusieurs locaux du lupanar appartiennent au conseil
de la cathédrale, dit Hamid.
Ils s’éloignèrent du concours et de la plaza de la
Corredera, marchant sans but précis parmi la foule.
— Oui, affirma Hernando, pensif, au bout de quelques
instants. Mais ces mêmes épouses, si chastes avec leurs maris, cherchent
ensuite le plaisir avec d’autres hommes…
Hamid le regarda avec curiosité et Hernando lui répondit par
une simple moue qu’il chassa aussitôt de son visage, dès qu’il perçut la
désapprobation de l’uléma.
Plus d’une année avait passé depuis que Fatima s’était jetée
dans ses bras après avoir cherché à mourir devant un taureau et des chevaux
emballés.
— Je suis toujours sa seconde épouse, avait gémi la
jeune fille après qu’ils se furent embrassés dans l’impasse et qu’ils eurent
échangé des promesses d’amour.
— Ici, ce mariage n’a aucune valeur ! avait
rétorqué Hernando sans réfléchir.
Le visage de Fatima avait changé et Hernando avait titubé.
Comment pouvait-il affirmer… ?
— C’est notre loi, l’avait devancé Fatima. Si nous ne
la respectons pas… si nous renonçons à nos croyances… Malgré ma répugnance, je
dois respecter mon mariage avec Brahim : aux yeux des nôtres, il est mon
mari. Je ne peux pas l’oublier, même si c’est ce que je désire plus que tout.
Même si je l’abhorre.
— Non. Je ne voulais pas dire…
— Nous ne serions plus rien. C’est ce que veulent les
chrétiens : nous martyriser jusqu’à notre disparition. Selon eux nous
sommes un peuple maudit. Personne ne nous veut ici : les pauvres nous
détestent et les riches nous exploitent. Beaucoup parmi les nôtres sont morts
pour défendre la véritable foi : mon époux, mon fils… Aucun chrétien n’est
venu en aide à un bébé malade et innocent ! Qu’ils soient maudits !
Tous maudits ! Tu l’as enterré de tes propres mains…
La voix de Fatima s’était brisée, laissant place à un
sanglot. Hernando l’avait attirée vers lui et prise dans ses bras.
— Nous devons remplir nos obligations… !
avait-elle pleuré.
— Nous trouverons une solution, avait tenté de la
consoler Hernando.
— Nous ne serions rien sans nos lois ! avait
insisté la jeune fille.
— Ne pleure plus, je t’en supplie.
— C’est notre religion ! La vraie !
Maudits !
— Nous réussirons à résoudre cela.
— Chiens chrétiens !
Hernando avait enfoui le visage de la jeune femme dans son
épaule pour la faire taire.
— S’il le faut, je mourrai pour le Prophète. Loué
soit-il ! avait-elle conclu.
— Je mourrai avec toi, avait-il murmuré à son
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