Souvenir d'un officier de la grande armée
maux pour l’attraper. Le soldat qui le prit prétendit que c’était sa propriété, que tout ce qu’on prenait sur un champ de bataille était de bonne prise. Les officiers du corps se réunirent immédiatement, sous la présidence du général de brigade, pour décider de cette grave question, qui fut tranchée, après des divergences d’opinion, en faveur des héritiers du commandant.
Pendant qu’on délibérait sous la volée des pièces de canon de nos ex-alliés, mon premier clairon, qui me manquait depuis trois jours, rentra à la compagnie, m’apportant une volaille cuite et un pain pour faire excuser son absence. Je ne voulais pas l’accepter, mais mes officiers, qui n’avaient pas autant de motifs d’être sévères, m’engagèrent à fermer les yeux sur quelques actes d’indiscipline de cette nature, vu la faiblesse de leurs estomacs… Cette considération me fit ranger à leur opinion. Mais comme je savais que notre excellent chef, le major Fabre, n’avait pas l’estomac plus garni que nous, je l’invitai à venir en prendre sa part. Celui-ci me fit observer que le général Joubert se mourait de faim. Je fus l’engager à manger une aile de volaille, qu’il accepta de grand cœur. Mais en pensant au plaisir qu’il allait avoir, il se rappela tout à coup que le général de division Lagrange, commandant le reste des trois divisions du corps d’armée, n’avait rien non plus pour déjeuner ; il me dit d’être bon prince à son égard et de l’inviter à en prendre sa part. Ainsi nous étions six affamés, autour d’une pauvre pièce qui n’aurait pas suffi à un seul pour apaiser sa faim dévorante.
Des troupes encore en arrière étant arrivées pour nous relever, nous partîmes à midi pour Francfort. (Un peu plus tard, nous aurions assisté à une autre bataille qui commença peu de temps après notre départ. Cette nouvelle attaque, très chaude, mais moins meurtrière que celle de la veille, n’eut pas le même résultat. Les Bavarois furent refoulés dans la ville ou jetés dans la Kinzig.) Notre marche sur Francfort fut difficile. La route encombrée de traînards, de blessés, de malades, de voitures de toute espèce, horriblement mauvaise par suite du dégel, de la pluie et de la fonte des neiges, était peu favorable à un prompt écoulement. Il était nuit, quand nous prîmes possession du terrain sur lequel nous devions bivouaquer. Nous étions dans les vignes, autour et au-dessus de Francfort, dans la boue jusqu’aux genoux, sans feu, sans paille, sans abri et une pluie battante sur le corps. Quelle affreuse nuit ! Quelle faim !
1 er novembre. – Au bivouac autour de Höchet, petite ville au duc de Nassau, où je passais pour la quatrième fois. Il y avait eu beaucoup de désordre au passage du pont de la Nidda, rivière qui coula près de cette ville, mais cette nuit fut moins désagréable que la précédente. Nous eûmes au moins un abri, des vivres et surtout de l’excellent vin du Rhin pour nous réchauffer et nous réconforter.
Ce soir là, je fus accosté par notre officier-payeur que nous n’avions pas vu depuis longtemps. Il me raconta, les larmes aux yeux, que la veille de la bataille de Hanau, lui, le sergent vaguemestre, les hommes d’escorte, la caisse, la comptabilité et la caisse d’ambulance avaient été pris par les Bavarois, mais que dans la nuit il était parvenu à s’évader de leurs mains. Il me priait de prévenir le major de ce malheur, et de lui épargner les premiers mouvements de sa colère. Une fois établi sur la position où nous devions passer la nuit, je fus rendre compte de la nouvelle fâcheuse que je venais d’apprendre. Le major entra dans une grande colère, mais quand je lui eus expliqué les moyens à employer pour réparer ce malheur, et mettre sa responsabilité à couvert ; quand je lui eus dit que je me chargeais de toutes les écritures et des démarches à faire pour y parvenir, il se radoucit. Je fis venir alors le jeune officier, à qui il pardonna. Mais après cette explication, je lui dis d’aller de suite voir le général Joubert, pour lui en rendre compte et se faire délivrer un certificat qui constatât que c’était par suite des événements militaires de la retraite que la caisse avait été perdue.
2 novembre. – Enfin, après dix-sept jours de fatigues, de combats, de privations de tout genre, d’émotions et de dangers de toute nature, nous atteignons les bords tant désirés du Rhin,
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