Taï-pan
nom. Où sont les jeunes garçons ?
— Vous voulez que les hommes retournent aux bateaux ?
— Oui. »
Struan donna une lanterne à Fong et lui fit signe de descendre sur la plage. Les autres le suivirent en silence.
« Paraît que vous avez joué un sale tour à Brock, Taï-pan. Pour le trésor. »
Struan jeta un regard aigu à Scragger.
« Brock dit qu’il y avait des Européens, dans cet abordage. Vous en faisiez partie ?
— Si j’avais eu l’ordre de Wu Fang, Taï-pan, il n’y aurait pas eu d’échec. Wu Fang Choi n’aime pas qu’on échoue. Devaient être des vérolés de bandits du coin. Terrible. »
Scragger regarda autour de lui. Lorsqu’il fut sûr d’être bien seul avec Struan, il lui dit en baissant la voix :
« Wu Kwok est de Fukien. Il vient de Quemoy, vers le nord, hé ? Vous connaissez l’île ?
— Sûr.
— La nuit de la Saint-Jean, y aura un festival. Wu Kwok y sera, de sûr. Une affaire de ses ancêtres. Si par hasard une frégate croisait dans les parages, il serait pris comme un sale foutu rat d’égout dans un tonneau. »
Struan sourit avec mépris.
« C’est sûr !
— C’est la vérité que je vous dis, bon Dieu. Vous avez mon serment devant Dieu. Ce bougre m’a berné pour que je vous donne ma parole alors que c’était un mensonge, et ça, je le pardonne pas. La parole de Scragger est aussi bonne que la vôtre !
— Sûr. Naturellement. Croyez-vous que j’aurais confiance en un homme qui vendrait son maître comme un rat ?
— C’est pas mon maître. Wu Fang Choi, c’est mon maître, et personne d’autre. Je lui ai prêté serment de fidélité, à lui et à personne d’autre. Vous avez ma parole. »
Struan examina Scragger un moment.
« Je vais réfléchir à la nuit de la Saint-Jean.
— Mon serment, je vous le donne. Je veux le voir crever, nom de Dieu. Le serment d’un homme, c’est tout ce qu’il y a entre lui et la damnation. Ce porc a pris le mien, que le Diable le maudisse, alors je veux le voir mort et qu’il paie.
— Où sont les petits garçons ?
— Des rupins qu’ils doivent être, comme vous avez dit ?
— Dépêchez-vous, je veux partir. »
Scragger se retourna et siffla dans la nuit.
Trois petites ombres se levèrent sur les sampans. Les garçons descendirent avec prudence la passerelle branlante et coururent sur la plage. Struan ouvrit des yeux ronds lorsqu’ils arrivèrent dans la lumière. Le premier était chinois, le second eurasien et le dernier était un petit galopin anglais crasseux. Le jeune Chinois était richement vêtu, ses cheveux épais très propres et soigneusement nattés. Il portait un bagage. Les deux autres étaient pitoyablement habillés à l’anglaise, en redingotes et petits chapeaux haut de forme cabossés, avec des pantalons et des chaussures faits à la maison et grossièrement cousus. Ils avaient tous deux un balluchon noué au bout d’un bâton qu’ils portaient sur l’épaule.
Les trois enfants s’efforçaient désespérément – et en vain – de dissimuler leur angoisse.
« Celui-là c’est Wu Pak Chu, dit Scragger et le jeune Chinois s’inclina nerveusement. Il est le petit-fils de Wu Fang Choi. Un de ses petits-fils, et pas de Wu Kwok. Et ces deux-là, c’est mes gamins. Celui-là c’est Fred, dit-il en montrant fièrement le petit galopin blond. Il a six ans. Et ça c’est Bert, sept ans. »
Il fit un geste et les deux garçons ôtèrent précipitamment leur chapeau pour saluer, en marmonnant des mots inaudibles, puis ils regardèrent craintivement leur père pour voir s’ils avaient bien agi. Bert, l’Eurasien, avait sa natte roulée sous son chapeau mais elle était tombée et pendait au milieu de son dos. Les cheveux du petit étaient sales et pouilleux et attachés sur la nuque, comme ceux de son père, avec un bout de chanvre goudronné.
« Venez là, mes petits », dit Struan avec douceur.
Le marmot prit la main de son demi-frère et ils s’avancèrent lentement. Le souffle coupé, ils s’arrêtèrent à trois pas. Le petit Anglais essuya son nez morveux avec le dos de sa main.
« Tu es Fred ?
— Ouais, Vot’ Grandeur, souffla-t-il.
— Parle plus fort, petit.
— Ouais, Vot’ Grandeur, je suis Fred.
— Je suis Bert, Votre Grandeur », murmura l’Eurasien.
Il baissa timidement les yeux quand Struan se tourna vers lui. C’était un grand garçon bien bâti, aux traits harmonieux. Il avait une peau dorée
Weitere Kostenlose Bücher