Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
réalité rangé dans le camp de ceux qui n’ont pratiquement pas fait campagne, dans le camp des « mous ». « Ludique », enfin, c’est son mot pour définir la campagne Pasqua-Séguin :
« Dans une fête d’enfants, les mauvais petits garçons qui viennent chambouler le jeu sont toujours joyeux, forcément ! »
Bérégovoy, de passage au JT, nous dit que Mitterrand souffrait depuis plus d’un mois. Il pensait cependant pouvoir attendre le référendum sans encombre. Il parle également d’un sondage donnant 51/49 en faveur du « oui ».
16 septembre
Annonce, ce matin, de lésions prostatiques cancéreuses chez Mitterrand. Un communiqué à la froideur pseudo-médicale – il fait état de « lésions adéno-carcinomateuses » – tombe à 10 h 26. Il émane du porte-parole de l’Élysée et annonce que le Président sortira mercredi de l’hôpital Cochin pour reprendre ses activités.
Malgré tout, même si on s’y attendait un peu, c’est un choc, et quel choc !
Voilà qui modifie tout. D’abord, quant au lien qui unit les Français à leur président ; ce lien est si ténu, si bizarre qu’il peut virtuellement être cassé par une annonce de ce genre. À moins qu’au contraire la maladie, le rendant plus vulnérable, ne le rende aussi plus proche d’eux.
Aussi parce qu’elle est irréversible. Quelques minutes seulement après le communiqué élyséen, toutes les rédactions parlent déjà d’élection présidentielle. Comment endiguer ce flot ?
Un peu plus tard dans la journée, vers midi, Bernard Debré, chef du service d’urologie où François Mitterrand a été hospitalisé, répond aux questions de la presse sur sa maladie : il confirme que le chef de l’État est bien atteint d’un cancer de la prostate, maladie, a-t-il dit, qui touche 30 % des hommes à partir de 70 ans. « L’espérance de vie, souligne-t-il, est très longue dans ce cas : elle peut être de quinze à vingt ans. »
Il a beau vouloir rassurer sur l’état de santé du Président, Bernard Debré a une phrase qui alimente les interrogations : il précise qu’il n’y a pas « une grosse diffusion de métastases ». Y en aurait-il une petite ?
De toute façon, les calendriers sont bouleversés. L’hypothèse d’un départ avant mars prochain, ou sitôt après le référendum, ne peut plus être exclue.
À ce moment de la journée, je pense que ce départ est même l’hypothèse la plus probable.
Dans l’après-midi
Bulletins de santé sur bulletins de santé.
Oui, c’est irréversible. Que Mitterrand le veuille ou non, qu’il ait envisagé ou non toutes les conséquences de son aveu, la mécanique politique fait que le processus de son départ est engagé.
En moins de trente ans, la France aura donc eu deux présidents de la République frappés par la maladie au cours de leur mandat. Je n’oublierai jamais cette après-midi – dont j’ai d’ailleurs consigné le détail dans un cahier précédent – où Mitterrand me dit : « Les hommes de ma famille ne dépassent jamais 75 ans. » Alors qu’il s’interrogeait sur l’éventualité de se représenter en 1988, je lui avais répondu : « De ce point de vue, ça ne change rien ! Mourir pour mourir, mieux vaut mourir à l’Élysée ! »
Serait-ce déjà la fin des « années Mitterrand » ?
17 heures
Conversation de Mitterrand avec les journalistes, dont Arlette Chabot et Jean-Luc Mano, à sa sortie de Cochin. Mano lui dit qu’il est content de le voir.
« Moi aussi, Monsieur Mano, moi aussi je préfère encore vos questions impertinentes aux infirmières !
– Ça dépend pour quoi, dit Mano.
– Évidemment, mais je pense à la conversation ! »
Sur le fond, il répond qu’on ne lui a pas encore enlevé un lobe du cerveau, qu’il est en pleine forme, et qu’il continuera. « C’est un combat avec moi-même, conclut-il, mais ce n’est pas inintéressant. »
La classe, tout de même !
17 septembre
Philippe Alexandre me raconte que Bernard Debré, l’urologue du Président, fils de Michel Debré, était à l’aéroport de Marseille pour un meeting en faveur du « non » lorsqu’il a été appelé pour raisons médicales par l’Élysée. Il revient immédiatement à Paris voir le Président.
« Vous étiez en meeting, lui dit Mitterrand sans faire la moindre allusion à l’engagement de son interlocuteur dans le camp du “non”.Pardon de vous avoir obligé à
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