Bücher online kostenlos Kostenlos Online Lesen
La mémoire des vaincus

La mémoire des vaincus

Titel: La mémoire des vaincus Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Michel Ragon
Vom Netzwerk:
pour lui apporter raison et bonheur.
    Lénine alla jusqu’à proposer l’exclusion de toute faction à l’intérieur du Parti. Pourtant Alexandra Kollontaï continua à y représenter ce qu’il fallait bien appeler l’opposition ouvrière ; tandis que, en dehors du Parti et désormais aussi rejetée que les anarchistes, Marie Spiridonova s’acharnait, elle, à défendre ceux qui constituaient la majorité démesurée de la population russe : les paysans.
    C’est aussi en 1921 que, non contents d’éliminer tous leurs adversaires, les bolcheviks décidèrent d’extirper les brebis galeuses dans le Parti lui-même. La première purge décapita deux cent mille membres, soit le tiers de ses effectifs. Ni Alfred Barthélemy, ni Victor Serge, ne furent de ceux-là.
    — Fredy, ô Fredy, s’exclama Victor, cette magnanimité à notre égard m’étonne. Puisque nous ne sommes ni exclus, ni prisonniers, ni morts, c’est que l’on nous garde comme otages. J’ai un peu l’impression de me retrouver avec toi dans cette vieille masure de la rue Fessart. Tout autour, rôdait une armée de flics que l’on ne discernait pas, mais on les sentait. Ils ont ici la même odeur. Repenses-tu parfois à Belleville, Fredy ?
    — J’y pense toujours. Flora me manque, tu sais.
    —  Flora, Rirette… Mais il est bien court, le temps des cerises…
     
    Flora, Rirette… Maintenant Galina et Alexandra… Jamais Fred n’avait associé Flora et Rirette comme aujourd’hui Galina et Alexandra. Sans doute parce que ces deux Parisiennes possédaient un tel tempérament, une telle personnalité, que Flora, toute fillette qu’elle fût, ne le cédait en rien à la compagne de Victor. Par contre Galina, comparée à Alexandra, manquait de relief.
    Lorsque la Kollontaï entrait dans une réunion, toutes les discussions cessaient. Sa beauté, son allure de duchesse, sa fougue, attiraient tous les regards. Ces hommes qui ne pouvaient s’empêcher de plaisanter entre eux du féminisme de la Kollontaï et qui ne croyaient guère dans ses théories de libération sexuelle, devenaient béats d’admiration dès qu’elle apparaissait et prenait la parole. En quelques instants, elle les retournait. Alors qu’elle représentait l’opposition la plus contestable puisqu’il s’agissait d’une opposition ouvrière, en principe inimaginable pour les bolcheviks, jamais on ne la contredisait. Même lorsque, de sa voix chaude, une voix de gorge, troublante, elle dénonçait la nouvelle bureaucratie privilégiée.
    — La bureaucratie, affirmait-elle, est une peste qui pénètre jusqu’à la moelle de notre parti et des institutions soviétiques.
    Les bureaucrates privilégiés qui l’écoutaient s’avouaient prêts à sacrifier leurs privilèges. Ils se ravisaient en regagnant leurs bureaux, mais sur le moment ils étaient conquis. Le plus extraordinaire, c’est que jamais ils n’en voulaient à Alexandra de les subjuguer ainsi.
    Ils savaient bien que la Kollontaï passait avec adresse de la théorie aux actes. N’avait-elle pas promulgué toute une suite de décrets bouleversant plus rapidement le code habituel de la famille que ses collègues masculins ne transformaient celui de la condition prolétarienne ? La commissaire du peuple aux Affaires sociales légalisa en effet le divorce et l’avortement, ouvrit des réseaux de crèches et de jardins d’enfants, imposa l’unification des salaires. Une telle révolution dans la révolution lui donnait une popularité immense parmi les femmes les plus défavorisées par leur condition de femme. La perestroïka byta, cette reconstruction du mode de vie que les ouvrières et les ouvriers attendaient de la Révolution, c’est elle, et presque seulement elle, qui l’offrait. Afin de libérer les épouses des corvées ménagères, Alexandra Kollontaï proposait à la fois l’éducation collective des enfants et une sorte d’unanimisme des adultes dans des maisons communes. Alfred Barthélemy retrouvait dans les idées d’Alexandra les théories de Charles Fourier et des socialistes utopiques français qui éblouirent tant ses lectures d’adolescent.
    Alexandra Kollontaï était le charme même. Pour Fred, le charme d’Alexandra tendait à effacer celui de Galina. L’admiration que Galina portait à Alexandra, la manière dont elle s’efforçait de lui ressembler, contribuaient à la gommer. La femme de vingt ans s’effaçait, même physiquement, devant la femme de cinquante

Weitere Kostenlose Bücher