La pierre et le sabre
tout de même y jeter un coup d’œil.
— Je ne crois pas vraiment
que le seigneur Yagyū donnerait une leçon à un vagabond tel que moi.
— Peut-être que si. Bien
entendu, cela aiderait si vous aviez une introduction. Il se trouve que je
connais un armurier, à Tsukigase, qui travaille pour les Yagyūs. Si vous
voulez, je pourrais lui demander s’il accepterait de vous présenter.
La plaine s’étendait largement sur
plusieurs kilomètres. Un cryptomeria ou un pin noir de Chine, isolés, coupaient
de temps en temps la ligne d’horizon. Il y avait pourtant çà et là de petites
côtes, et la route aussi montait et descendait. Près du pied de la colline de
Hannya, Musashi remarqua la fumée brune d’un feu qui s’élevait au-delà d’un petit
tertre.
— Qu’est-ce que c’est ?
demanda-t-il.
— Quoi donc ?
— Cette fumée, là-bas.
— Une fumée, ça n’a rien d’extraordinaire.
Dampachi ne s’était pas écarté du
côté gauche de Musashi ; tandis qu’il regardait le visage de ce dernier,
le sien se durcit nettement. Musashi désigna l’endroit.
— Cette fumée, là-bas :
elle a quelque chose de suspect, dit-il. Vous ne trouvez pas ?
— De suspect ? En quoi ?
— De suspect... vous savez
bien, comme l’expression de votre visage en cet instant précis, dit Musashi avec
sécheresse en désignant brusquement Dampachi du doigt.
Un sifflement aigu rompit le
silence de la plaine. Dampachi suffoqua sous le coup de Musashi. Son attention
détournée par le doigt de Musashi, Dampachi ne s’était nullement rendu compte
que celui-ci avait dégainé. Son corps se souleva, vola en avant, et atterrit
face contre terre. Il ne se relèverait pas.
Au loin, il y eut un cri d’alarme,
et deux hommes apparurent au sommet du tertre. L’un des hommes poussa un cri
aigu ; tous deux firent demi-tour et prirent leurs jambes à leur cou, en
battant l’air de leurs bras.
Le sabre que Musashi tenait la
pointe en bas étincelait au soleil ; du sang frais dégouttait de son
extrémité. Musashi marcha droit vers le tertre ; la brise printanière
avait beau lui caresser la peau, il sentait ses muscles se raidir tandis qu’il
montait. Du sommet, il considéra le feu qui brûlait en bas.
— Le voilà ! cria l’un
des hommes qui avaient fui pour rejoindre les autres.
Ils étaient une trentaine. Musashi
distingua les acolytes de Dampachi, Yasukawa Yasubei et Otomo Banryū.
— Le voilà ! cria un
autre en écho.
Ils s’étaient prélassés au soleil.
Ils se levèrent tous d’un bond. La moitié étaient des prêtres ; l’autre
moitié, des rōnins quelconques. A l’apparition de Musashi, un
frémissement silencieux mais sauvage parcourut le groupe. Ils virent le sabre ensanglanté,
et soudain se rendirent compte que la bataille avait déjà commencé. Au lieu de
provoquer Musashi, ils s’étaient assis autour du feu et l’avaient laissé les
provoquer !
Yasukawa et Otomo parlaient à
toute vitesse, expliquant à grands gestes rapides comment Yamazoe avait été
abattu. Les rōnins roulaient des yeux furibonds, les prêtres du Hōzōin
considéraient Musashi d’un air menaçant tandis qu’ils se mettaient en ordre de
bataille.
Tous les prêtres portaient des
lances. Leurs manches noires retroussées, ils étaient prêts à l’action, apparemment
désireux de venger la mort d’Agon et de laver l’honneur du temple. Ils avaient
l’air grotesque, comme autant de démons infernaux.
Les rōnins formaient un
demi-cercle, de manière à pouvoir observer la scène, tout en empêchant Musachi
de s’échapper.
Mais cette précaution se révéla
inutile : Musashi ne fit mine ni de s’enfuir, ni de renoncer. De fait, il
s’avançait fermement, droit sur eux. Il avançait avec lenteur, pas à pas, comme
s’il risquait de bondir à tout instant.
Durant quelque temps, il y eut un
silence lourd de menace, tandis que les deux camps envisageaient l’approche de
la mort. La face de Musachi devint d’une pâleur mortelle ; le dieu de la
Vengeance regardait par ses yeux scintillants de venin. Il choisissait sa
proie.
Ni les rōnins ni les prêtres
n’étaient aussi concentrés que Musashi. Leur nombre leur donnait confiance, et
leur optimisme était inébranlable. Pourtant, aucun d’eux ne tenait à se faire
attaquer le premier.
Un prêtre, à l’extrémité de la
colonne des lanciers, donna un signal, et sans se débander ils s’élancèrent à
la droite de
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