La pierre et le sabre
des nouvelles de Sekishūsai et de Munenori. Sekishūsai
lui avait adressé une longue réponse, dont voici un extrait :
J’ai eu beaucoup de chance, ces temps-ci. Munenori a
pris un poste chez les Tokugawas, à Edo, et mon petit-fils, qui a quitté le
service du seigneur Katō de Higo et est allé étudier seul, fait des
progrès. Quant à moi, j’ai à mon service une belle jeune fille qui non
seulement joue bien de la flûte, mais cause avec moi ; ensemble nous
prenons le thé, arrangeons des fleurs et composons des poèmes. Elle fait les délices
de ma vieillesse ; cette fleur s’épanouit dans ce qui risquerait d’être,
sans elle, une vieille cabane froide et délabrée. Comme elle dit venir du
Mimasaka, qui est proche de votre lieu de naissance, et qu’elle a été élevée
dans un temple nommé le Shippōji, je suppose que vous et elle avez de
nombreux points communs. C’est un rare plaisir que de boire son saké du soir au
son d’une flûte habile, et comme vous êtes si près d’ici j’espère que vous
viendrez jouir avec moi de ce privilège.
Dans tous les cas, il eût été
difficile à Takuan de refuser cette invitation ; mais la certitude que la
jeune fille décrite dans la lettre était Otsū le rendit d’autant plus
empressé d’accepter.
Tandis que tous trois se
dirigeaient vers la maison de Sekishūsai, Takuan posait à Otsū
maintes questions à quoi elle répondait sans réserve. Elle lui dit ce qu’elle
avait fait depuis qu’elle l’avait vu pour la première fois, à Himeji, ce qui
était arrivé le matin même, et ce qu’elle éprouvait pour Musashi.
Hochant patiemment la tête, il
écouta sa triste histoire. Quand elle eut terminé, il lui dit :
— Je suppose que les femmes
sont capables de choisir des modes de vie qui seraient impossibles aux hommes.
Si je comprends bien, tu veux que je te conseille sur la voie à suivre dans l’avenir.
— Oh ! non.
— Eh bien...
— J’ai déjà décidé ce que je
vais faire.
Takuan l’examina avec attention.
Elle s’était arrêtée, les yeux fixés à terre. Elle paraissait plongée dans des
abîmes de désespoir ; et pourtant une certaine force, dans le ton de sa
voix, obligeait Takuan à réévaluer son jugement.
— ... Si j’avais eu un doute
quelconque, dit-elle, si j’avais cru que je renoncerais, jamais je n’aurais
quitté le Shippōji. Je reste bien décidée à rencontrer Musashi. La seule
question qui se pose à moi, c’est de savoir si cela le gênera, si le fait que
je continue à vivre le rendra malheureux. Dans ce cas, il faudra que j’y
remédie !
— Que veux-tu dire au juste ?
— Je ne puis te répondre.
— Prends garde, Otsū !
— A quoi donc ?
— Sous ce brillant et joyeux
soleil, le dieu de la mort cherche à t’attirer.
— Je... je ne sais pas ce que
tu veux dire.
— Je m’en doute, mais c’est
parce que le dieu de la mort te donne des forces. Il serait fou de mourir, Otsū,
surtout pour une simple histoire d’amour non partagé, dit Takuan en riant.
Otsū s’irritait de nouveau.
Elle eût tout aussi bien pu chanter, se disait-elle : Takuan n’avait
jamais été amoureux. Impossible à quelqu’un qui n’avait jamais été amoureux de
comprendre ce qu’elle éprouvait. Pour elle, tenter de lui expliquer ses
sentiments, c’était comme pour lui d’essayer d’expliquer le bouddhisme Zen à un
idiot. Or, tout comme il y avait de la vérité dans le Zen, qu’un idiot pût le
comprendre ou non, il y avait des gens qui mouraient d’amour, que Takuan pût ou
non le comprendre. Aux yeux d’une femme, du moins, il s’agissait d’une affaire
bien plus sérieuse que les agaçantes énigmes d’un prêtre Zen. Quand on était
gouvernée par un amour qui représentait une question de vie ou de mort, quelle
importance avait le bruit que faisait « le claquement d’une seule main »
? Otsū se mordit les lèvres, et se jura de n’en pas dire davantage.
Takuan redevint sérieux :
— ... Tu aurais dû naître
homme, Otsū. Un homme doué d’une volonté comme la tienne accomplirait
sûrement quelque chose d’utile au pays.
— Cela veut-il dire qu’une
femme comme moi a tort d’exister ? Parce que cela risque de nuire à
Musashi ?
— Ne déforme pas mes paroles.
Je ne parlais pas de ça. Pourtant, quel que soit ton amour pour Musashi, il ne
s’enfuit pas moins, n’est-ce pas ? Et m’est avis que tu ne l’attraperas
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