La pierre et le sabre
si tu es sur
le point de périr dans les Six Mauvais Chemins ou les Trois Carrefours, crie
mon nom. Pense à moi, et crie mon nom ! D’ici là, je ne puis te dire qu’une
chose : va le plus loin possible et tâche d’être prudente !
Livre III LE FEU
Sasaki Kojirō
Juste au sud de Kyoto, la rivière
Yodo contournait une colline appelée Momoyama (où était sis le château de
Fushimi), puis traversait la plaine de Yamashiro vers les remparts du château d’Osaka,
quelque trente-cinq kilomètres plus au sud-ouest. En partie à cause de cette
liaison directe par voie d’eau, chaque mouvement politique survenu dans la
région de Kyoto se répercutait aussitôt à Osaka, tandis qu’à Fushimi toute
parole prononcée par un samouraï d’Osaka, à plus forte raison par un général,
paraissait lourde de conséquences pour l’avenir.
Autour de Momoyama, un grand
bouleversement était en cours : Tokugawa Ieyasu avait résolu de
transformer le mode de vie florissant sous Hideyoshi. Le château d’Osaka,
occupé par Hideyori et sa mère, Yodogimi, continuait de s’accrocher désespérément
aux vestiges de son autorité passée, comme le soleil couchant à sa beauté
déclinante, mais le pouvoir véritable se trouvait à Fushimi où Ieyasu avait
choisi de résider lors de ses longs séjours dans la région de Kansai. Le heurt
entre l’ancien et le nouveau se constatait partout : dans les bateaux qui
parcouraient la rivière, dans le comportement des gens sur les grand-routes,
dans les chansons populaires, sur les visages des samouraïs limogés en quête d’emploi.
Le château de Fushimi était en
réparation, et les pierres déchargées des bateaux sur la berge formaient une
véritable montagne. La plupart d’entre elles étaient d’énormes blocs, d’environ
deux mètres de large sur un mètre de haut. Elles brûlaient au soleil. Bien que
ce fût l’automne d’après le calendrier, la chaleur étouffante évoquait la canicule
qui succède immédiatement à la saison des pluies du début de l’été.
Des saules, près du pont,
miroitaient d’un éclat blanchâtre ; une grosse cigale zigzagua follement
de la rivière à une petite maison proche de la berge, où elle entra. Les toits
du village, privés des douces couleurs dont les enveloppaient leurs lanternes,
au crépuscule, étaient d’un gris sec et poussiéreux. Dans la chaleur du plein
midi deux ouvriers, heureusement délivrés pour une demi-heure de leur tâche
harassante, vautrés sur la large surface d’un bloc de pierre, bavardaient de ce
qui était sur toutes les lèvres.
— Tu crois qu’il va y avoir
une guerre ?
— Je ne vois pas ce qui peut
l’éviter. Il ne semble pas y avoir quelqu’un d’assez fort pour dominer la
situation.
— Je crois que tu as raison.
Les généraux d’Osaka ont l’air d’engager tous les rōnins qu’ils peuvent
trouver.
— On dirait. Peut-être que je
ne devrais pas le crier sur les toits, mais j’ai entendu raconter que les
Tokugawas achètent des armes à feu et des munitions à des navires étrangers.
— Dans ce cas, pourquoi
Ieyasu laisse-t-il sa petite-fille Senhime épouser Hideyori ?
— Est-ce que je sais, moi ?
Quoi qu’il fasse, tu peux parier qu’il a ses raisons. Les gens de la rue comme
nous ignorent ce qu’Ieyasu a en tête.
Des mouches bourdonnaient autour
des deux hommes, s’abattaient en nuée sur deux bœufs proches qui paressaient au
soleil, flegmatiques et baveux.
La véritable raison pour laquelle
on réparait le château n’était pas connue de l’humble ouvrier qui croyait qu’Ieyasu
devait y séjourner. En réalité, il s’agissait d’une phase d’un énorme programme
de construction, part importante du projet de gouvernement des Tokugawas. Des
travaux sur une vaste échelle avaient lieu également à Edo, Nagoya, Suruga,
Hikone, Otsu et une douzaine d’autres villes à château. L’objectif était, dans
une large mesure, politique : l’une des méthodes employées par Ieyasu pour
maintenir sa domination sur les daimyōs consistait à leur donner l’ordre d’entreprendre
divers travaux techniques. Aucun n’étant assez puissant pour refuser, cela
maintenait les seigneurs amis trop occupés pour tomber dans la mollesse, tout
en forçant les daimyōs qui, à Sekigahara, s’étaient opposés à Ieyasu, à se
séparer d’une large part de leurs revenus. Un autre but encore du
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