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L'archipel des hérétiques

L'archipel des hérétiques

Titel: L'archipel des hérétiques Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Mike Dash
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Java.
    D'un certain point de vue, cette deuxième hypothèse aussi
était une bonne solution, mais en ce cas, les accusations de Ryckert Woutersz
constituaient un danger. Tant qu'ils restaient dans les Abrolhos, Jeronimus
était au-dessus de ce genre d'accusations. Ici, personne ne se serait risqué à
provoquer la colère du chef du conseil. Mais son pouvoir avait des limites. Les
autres membres du conseil pouvaient se liguer contre lui et le mettre en
minorité, dans les scrutins. Tout soupçon d'une participation antérieure à un
projet de mutinerie pouvait avoir des conséquences catastrophiques. Et les
autorités de Java ne badinaient pas avec ce genre d'affaire. Si quelqu'un
s'avisait d'enquêter sur le sujet, ce qu'avait tramé Cornelisz sur le Batavia avant le naufrage lui vaudrait à coup sûr une sentence de mort. Les
forces de l'ordre hollandaises prendraient au sérieux les accusations lancées
contre lui. Tous les suspects qui tomberaient entre leurs mains seraient mis à
la question et torturés. La vérité fmirait par éclater. Tous les instigateurs
du complot, et lui le premier, seraient démasqués et exécutés. Quoi qu'il
puisse arriver par ailleurs, Cornelisz ne pouvait donc prendre le risque
d'aller aux Indes.
    Mais alors, que faire si les Hollandais leur envoyaient
des secours ? Pour un esprit aussi cynique que le sien, la réponse s'imposait :
l'équipage d'un jacht ne pouvait excéder une vingtaine ou une trentaine
de membres 31 . Il serait aisé de les mettre hors d'état de nuire, à
la faveur d'une attaque bien organisée. S'il parvenait à rassembler autour de
lui un groupe d'hommes suffisamment déterminés et assez nombreux, il réussirait
à se rendre maître du navire des sauveteurs 32 et reviendrait à son
projet initial : faire carrière dans la piraterie, s'enrichir et se retirer
dans un port étranger.
    Mais même s'ils ne voyaient jamais revenir le moindre
secours, et s'ils étaient cloués à perpétuité sur ce banc de corail, Frans
Jansz et ses collègues finiraient par les faire crever de faim, avec le zèle
imbécile qu'il mettait à partager les rations entre tous, hommes, femmes et
enfants. Il devenait urgent de se débarrasser du chirurgien et de ses acolytes
-ainsi que d'une majeure partie de ces bouches inutiles que Jeronimus, chef du
conseil de l'île, était censé nourrir.
    En quelques jours, une semaine tout au plus, l'intendant adjoint
rassembla autour de lui les bras qu'il lui fallait pour s'emparer du pouvoir
sur l'île. On ne sait rien de la manière exacte dont il s'y prit, mais les
circonstances - la situation des survivants bloqués dans cette île, sans vivres
et sans eau, et apparemment abandonnés par la VOC - lui facilitèrent sans doute
la tâche, tout comme la présence parmi les rescapés d'une douzaine de soldats
et de marins qui avaient compté parmi les conjurés du Batavia. Mais, en
l'occurrence, Cornelisz disposait d'un autre atout majeur : un esprit aussi vif
que retors, et une faconde qui exerçait sur ses interlocuteurs une fascination
quasi pathologique 33 .
    Le Jeronimus que dépeint Pelsaert dans son journal n'est
qu'une silhouette à peine esquissée : cynique et destructeur, certes, il
apparaît aussi comme un homme dont la vraie personnalité s'est toujours tenue
en retrait, sous les strates successives des mensonges et des argumentations
qu'il échalaudait selon les besoins du moment. C'était en tout cas une vraie
figure charismatique, capable de convaincre des gens d'horizons les plus
divers, en leur prouvant que leurs intérêts concordaient avec les siens. Pour
ces hommes cloués par la force des choses dans la grisaille des Abrolhos, la
description qu'il leur faisait des richesses et des trésors qui se trouvaient à
leur portée devait être un véritable chant des sirènes. Cornelisz était d'une
intelligence féroce et d'une vitalité qui le distinguaient du premier coup
d'œil, parmi les novices, les suiveurs et les laissés-pour-compte qui
constituaient le plus gros de la population de l'île. Son éloquence et son
assurance en imposaient à ces hommes totalement dépourvus de l'une comme de
l'autre, et tous tombaient sous son charme - la racaille de l'entrepont des
canons, comme les marchands de la poupe. Bien avant la fin juin, il avait
réussi à rassembler autour de lui deux douzaines de partisans et se préparait à
passer à l'action.
    La plupart de ces hommes étaient déjà avec lui sur le Batavia. Les cadets de

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