Le Fils de Pardaillan
quelque hideuse et monstrueuse chaudière où achevaient de se calciner des ossements humains, une fumée épaisse, noire, âcre, chargée de relents nauséabonds de chairs grillées, s’élevait lentement, en volutes capricieuses, sous le soleil clair et radieux.
q
Chapitre 15
S aêtta était resté à rôder sur la montagne. Il voulait voir ce qui se passerait. Il était hanté de sombres pressentiments. C’est que rien de ce qu’il entreprenait contre le fils de Pardaillan ne lui réussissait. Superstitieux comme il était, il en venait à se demander si quelque puissance occulte ne le protégeait pas, et si ce n’était pas lui-même et sa vengeance qui étaient maudits.
Il avait donc, caché derrière une haie, assisté à la bataille, et en voyant la vigoureuse défense du jeune homme, il avait écumé.
– Sang du Christ ! grognait-il furieusement, ils ne l’auront pas ! Je ne le croyais pas si fort tout de même !
Il n’avait commencé à se remonter que lorsqu’il avait vu que Jehan était enfermé dans le gibet.
– Cette fois, je crois qu’il est pris ! se dit-il dans un accès de joie délirante.
Mais alors, une autre inquiétude lui était venue.
– Ils vont me le tuer ! Ils ne le prendront pas vivant ! O Christ maudit ! tu es donc contre moi ? Avoir attendu vingt ans pour aboutir à cela ! Enfer et damnation !
Puis, ç’avait été l’explosion finale, le gibet croulant, incendié. Saêtta était demeuré atterré. Deux larmes brûlantes, larmes de rage, étaient tombées sur sa joue tannée. Il pleurait la faillite de sa vengeance.
Il était sorti de son coin. Les paysans du village de Montmartre, qui s’étaient prudemment tenus enfermés tant que la bataille durait, étaient accourus en foule après l’explosion. Les soldats avaient transporté les blessés dans les masures les plus proches ; naturellement, les habitants avaient appris que tout était fini. Ils pouvaient maintenant se montrer sans crainte de recevoir un mauvais coup. Ils s’empressaient d’accourir voir.
Saêtta s’était mêlé à la foule. Il s’était approché, autant qu’il avait pu. Du gibet, il ne restait plus que la carcasse et un monceau de décombres. Jehan le Brave et ses trois compagnons avaient péri, victimes de leur résistance désespérée. Leurs corps hachés, déchiquetés, réduits en bouillie, étaient peut-être parmi ces tas innommables qu’on ramassait pieusement, aux quatre coins de la place.
Devant l’irréparable, il lui fallut bien se résigner. Il essaya de se consoler en disant :
– Bah ! je voulais le faire périr sur l’échafaud… il sera mort dessous, voilà tout !
Le jour commençait à tomber lorsqu’il se décida à rentrer en ville. Il partit d’un pas rude, furieux. Malgré qu’il s’efforçât de se remonter, le coup qu’il venait de recevoir était trop dur. Il ne pouvait l’accepter aussi facilement. En descendant les pentes de la montagne, il grommelait :
– Malheur à qui me regardera de travers en ce moment !… J’ai une envie furieuse de tuer !… Une affaire serait la bienvenue… une bonne bataille… un bon duel… voilà qui me calmerait un peu… et me soulagerait.
Malheureusement, ou heureusement, il ne rencontrait que soldats ou paysans occupés aux funèbres recherches. Ceux-là ne le regardaient même pas. En sorte que l’affaire qu’il souhaitait pour calmer ses nerfs exaspérés ne se présentait pas.
Il était arrivé à la croix, au bas côté. Il tourna à droite, dans la direction du château des Porcherons. Il venait de dépasser la porte de Perrette la Jolie, lorsque cette porte s’ouvrit.
Pardaillan parut sur la route. En attendant que la porte fût soigneusement verrouillée et cadenassée, il demeura sur le seuil. Et, par vieille habitude de routier qui ne s’aventure pas sans étudier le terrain, il jeta un coup d’œil à droite et à gauche. Il aperçut Saêtta, qui s’éloignait d’un pas allongé.
– Pardieu ! se dit-il, je voulais obliger ce sacripant à s’expliquer un peu, voici l’occasion, ce me semble.
Il rattrapa Saêtta en quelques enjambées, et d’un ton narquois, il lui cria :
– Eh, signor Guido Lupini, ne courez donc pas si vite !
A ce nom si brusquement jeté et auquel il était à mille lieues de s’attendre, Saêtta se retourna tout d’une pièce, et la moustache hérissée, l’œil fulgurant, il gronda :
– C’est à moi que vous parlez ?
– A
Weitere Kostenlose Bücher