Le soleil d'Austerlitz
qui est accrédité auprès du roi de Prusse. Ce dernier protestera. Quant au tsar, il sera indigné par les tentatives d’influencer sa Cour, ses proches. Donc, tout cela lui paraît impossible et risqué.
Napoléon bondit. Il n’éprouve aucune fatigue de ce long voyage. Mais qu’ont-ils donc tous, ces dormeurs, ces prudents ? !
— Quoi ? ! s’exclame-t-il. Un vétéran de la Révolution comme vous est donc si pusillanime ? !
Il prise. Il marche en tous sens, pour se calmer.
— Ah ! Monsieur, reprend-il, est-ce à vous d’avancer qu’il est quelque chose d’impossible ! À vous…
Il s’approche de Fouché, le toise, l’oblige à détourner les yeux.
— À vous, qui depuis quinze ans avez vu se réaliser des événements qui, avec raison, pouvaient être jugés impossibles ?
Il pointe son doigt vers Fouché.
— L’homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d’un bourreau ; qui a vu l’archiduchesse d’Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l’échafaud ; celui, enfin, qui se voit ministre quand je suis Empereur des Français, un tel homme devrait n’avoir jamais le mot « impossible » à la bouche !
Il fixe Fouché, qui n’est pas homme à se démonter. Le ministre répond d’ailleurs d’une voix impertinente :
— En effet, j’aurais dû me rappeler que Votre Majesté nous a appris que le mot « impossible » n’est pas français.
Qu’il exécute donc mes ordres.
Napoléon s’apaise. Cette journée d’octobre est douce, à peine voilée par quelques nuages étirés qui annoncent peut-être la pluie pour la nuit.
La nuit.
Il quitte son cabinet de travail et, d’un pas rapide, se rend dans les appartements de Joséphine. Les dames du Palais sont là. Il aperçoit Mme Duchâtel, Mme de Vaudey qui, audacieuse, lui fait un signe d’intelligence.
Il surprend le regard de Joséphine.
Peut-être sait-elle déjà ? Elle a l’intuition des femmes jalouses et anxieuses. Elle doit accepter ce que je suis .
Il répond d’un sourire à Mme de Vaudey et, sans un mot, il regagne son cabinet de travail.
Cette nuit, dit-il à Constant, « Mme de Vaudey ».
Il s’assied à sa table.
Il lit rapidement le rapport que lui adresse Portalis sur les résultats du plébiscite et, à chaque chiffre lu, il pousse une exclamation. Le total est de 2 962 458 votes, dont 120 302 pour l’armée de terre, et 16 224 pour l’armée de mer. Qu’est-ce cela ? !
Il prend sa plume, raye les derniers résultats, écrit 400 000 et 50 000, refait l’addition et pose pour total 3 400 000 votes. Il n’a pas modifié les 2 567 non . Portalis n’a-t-il pas compris que les nombres n’ont qu’une importance visuelle ? Peut-on laisser penser aux Anglais qu’il n’y a que 130 000 oui dans les armées ? ! Ces sénateurs, ces ministres, ces conseillers d’État qui n’existent que parce qu’il les a faits ne comprennent-ils donc pas que le pouvoir est d’abord une question d’apparence ? Il y a les mots. Et puis il y a les armes.
Ce sont mes résultats, que le Sénat proclamera avec la solennité nécessaire le 6 novembre. Qui s’avisera de les contester ? Je suis l’Empereur, le plébiscite n’a eu lieu que pour confirmer ce qui est. Autant que la confirmation soit éclatante .
La vérité ? Qu’est-ce que la vérité ? Ne suis-je pas l’Empereur des Français ?
Il songe aux jours à venir.
Il faudra que, dans le plus éloigné des villages, la plus reculée des vallées, on sache que je suis l’Empereur et qu’on raconte aux veillées la cérémonie du sacre comme on allait répétant qu’à Reims le roi guérissait, à la sortie de la cathédrale, les malades qu’il touchait .
Il veut tout voir. Le trajet et la composition du cortège, la place de chacun dans la nef de Notre-Dame, les uniformes des dignitaires. Il dresse la liste des personnalités qui assisteront à la cérémonie, et celle des délégations venues de tout l’Empire, et une fois l’acceptation du pape acquise, le 29 octobre, il s’impatiente du retard du souverain pontife à le rejoindre à Paris.
Le pape, après tout, n’est qu’un homme comme un autre. Et qui doit se plier à ce que j’exige, puisqu’il y trouve son intérêt .
Il écrit au cardinal Fesch, son grand-oncle, ministre plénipotentiaire à Rome, qui va faire le voyage de Rome à Paris en compagnie de Pie VII.
« Il est indispensable que le pape accélère sa marche. Je veux bien
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