Lionel Lincoln (Le Siège de Boston)
tranquille et affairé de gens sérieusement occupés du soin d’accomplir l’objet qu’ils ont en vue. Ce n’était plus un secret que le détachement se rendait à deux milles plus loin dans l’intérieur pour détruire les munitions dont il a été déjà parlé, et qui, comme on l’avait appris, étaient réunies à Concorde, ville où le congrès des députés provinciaux, que les colons avaient substitué aux anciennes magistratures de la province, tenait ses séances. Comme la marche ne pouvait plus se cacher il devint nécessaire de doubler de vitesse pour assurer le succès de l’expédition.
L’officier vétéran de marine, dont nous avons si souvent parlé, reprit son poste à l’avant-garde ; et, à la tête des mêmes compagnies d’infanterie légère qui l’avaient accompagné auparavant, il marcha en avant des colonnes plus pesantes des grenadiers. Par suite de cet arrangement, Polwarth se vit encore du nombre de ceux sur l’agilité desquels on comptait réellement. Quand Lionel eut rejoint son ami, il le trouva à la tête de sa compagnie, marchant d’un air si grave, que le major lui fit l’honneur de croire qu’il éprouvait des regrets plus louables que ceux qui avaient rapport à sa détresse physique. Les rangs s’élargirent encore une fois pour mettre les soldats plus à l’aise et leur procurer l’air qui leur devenait nécessaire, le soleil commençant à dissiper les brouillards du matin et à exercer sur les hommes cette influence énervante qui est si particulière aux premières chaleurs du printemps en Amérique.
– Cette affaire au total a été un peu précipitée, major Lincoln, dit Polwarth, tandis que Lionel se mettait à côté de lui comme auparavant, et prenait machinalement le pas régulier de la troupe ; je ne sais pas s’il est tout à fait aussi légitime d’assommer un homme qu’un bœuf.
– Vous convenez donc avec moi que notre attaque a été précipitée, sinon cruelle.
– Précipitée, sans le moindre doute. On peut dire que la précipitation est le caractère distinctif de notre expédition ; et tout ce qui nuit à l’appétit d’un honnête homme peut passer pour un acte de cruauté. Croiriez-vous bien, Lionel, que je n’ai pas été en état d’avaler une bouchée de mon déjeuner ce matin ? Il faut avoir la faim enragée d’une hyène et l’estomac d’une autruche pour pouvoir manger et digérer quand on a une pareille besogne sous les yeux.
– Et cependant nos soldats ont l’air de triompher de ce qu’ils viennent de faire.
– Les chiens y sont dressés. Mais avez-vous vu quelle mine faisaient les recrues de la province ? Il faut tâcher de les adoucir et de les apaiser aussi bien que nous le pourrons.
– Ne mépriseront-ils pas tous nos efforts à cet égard ? Ne se chargeront-ils pas eux-mêmes de chercher des moyens de réparation et de vengeance ?
Polwarth sourit dédaigneusement avec un air d’orgueil qui, malgré son embonpoint, lui donnait une apparence d’élasticité.
– Cet événement est fâcheux, major Lincoln, dit-il ; c’est même un abus de la force, si vous le voulez ; mais croyez-en un homme qui connaît parfaitement le pays : on ne fera aucune tentative pour en tirer vengeance ; et quant à obtenir réparation à la manière militaire, la chose est impossible.
– Vous parlez avec une confiance, Monsieur, qui ne peut être justifiée que par une connaissance intime de la faiblesse de ce peuple.
– J’ai demeuré deux ans dans le cœur même du pays, major Lincoln, répondit Polwarth sans détourner ses yeux de la longue route qu’il voyait devant lui ; j’ai été à trois cents milles au-delà des districts habités, et je dois connaître le caractère de la nation, comme j’en connais les ressources. À l’égard de ces dernières, il n’existe dans toute l’étendue de ce pays aucune production alimentaire, depuis le moineau jusqu’au buffle, depuis l’artichaut jusqu’au melon d’eau, qui ne m’ait, de manière ou d’autre, passé par les mains en quelque occasion. Je puis donc parler avec confiance, et je n’hésite pas à dire que les colons ne se battront jamais, et que, quand même ils en auraient la disposition, ils n’ont pas les moyens de faire la guerre.
– Peut-être, Monsieur, dit Lionel avec un peu de vivacité, avez-vous étudié de trop près les règnes animal et végétal de ce pays, pour bien connaître l’esprit de ses
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