La mémoire des vaincus
antisémitisme qui ne sommeille jamais très fort dans l’âme slave. Staline et Boukharine proclamèrent que les Juifs Trotski, Zinoviev, Kamenev et Radek étaient ennemis des moujiks, des cosmopolites sans racines. Trotski, qui ne peut jamais prononcer un discours sans évoquer la Révolution française, cria que la Russie entrait dans sa période thermidorienne, que Staline, jacobin comme Barras, glissait à droite. Alors que ses collègues l’accusaient d’être Bonaparte à la veille du 18 Brumaire, il se disait Robespierre à la veille de Thermidor. La seconde comparaison était en effet plus juste. Dès qu’il abandonna son train blindé, Trotski fut un homme fini, malade, qui ne lutta plus, qui se laissa peu à peu mettre hors jeu par tous les clans. Yoffé, son ami intime, se suicida. Dzerjinski mourut bizarrement. Finalement Staline tira tous les marrons du feu, excluant non seulement du Comité central, mais du Parti, à la fois Trotski et Zinoviev. Plus Radek pour faire bonne mesure. Plus ton ami Victor Serge. Les frères ennemis, devenus complices, se rencontrèrent dans la même charrette. On estime à quatre mille le nombre des opposants chassés de leur emploi…
— Trotski chassé du Parti ! Tu te moques de moi !
— Hein ! quelles nouvelles ! Qui aurait pu imaginer Trotski déporté en Sibérie ! Pourtant, il y a rejoint les quelques mutins de Cronstadt encore survivants. S’il en reste…
— Trotski réussira bien à s’en tirer. Et Zinoviev aussi. Je suis plus inquiet pour ce malheureux Makhno…
— Oui, tu l’as vu. Trop malade, trop infirme pour prendre un emploi. D’ailleurs, il ne sait rien faire d’autre que la guerre. Seulement, ici, il est désarmé et entouré d’ennemis qui, tous, rêvent de l’abattre. Les blancs, les rouges, les Juifs…
— Pourquoi les Juifs ?
— Mais d’où sors-tu, camarade Barthélemy ? Tu ne lis plus rien, tu ne fréquentes plus tes amis. Tout le monde parle du roman Makhno et sa Juive, publié l’an dernier par un journaliste plus ou moins russe : Joseph Kessel. Cet imbécile s’est laissé conter des fariboles par le colonel blanc Guerassimenko, réfugié à Berlin. Ainsi, la presse communiste a trouvé en cet échotier un précieux allié pour accabler l’anarchisme ukrainien. Comme, dans son livre, Kessel décrit de prétendus pogroms perpétués par Makhno, nombreux sont les Juifs qui veulent avoir sa peau. Makhno antisémite ! Les salauds ! Mais quoi prouver contre la calomnie ?
Fred et Voline marchaient lentement, au bord du fleuve. Dépassant le pont de Sèvres, ils suivaient le quai de Boulogne. Fred pensait à la Moskova, à Galina… À Victor Serge dont les bolcheviks venaient de se débarrasser. Galina le ramenait à l’autre Galina, celle de Makhno.
— Que signifie cette histoire de la blessure au visage de Makhno ? Sa femme se vante…
— Ah ! Tu as vu Galina. Qu’elle est belle ! Quelle lionne !
Voline perdit soudain son air professoral et se mit à rire :
— Oui, oui, c’est elle qui essaya de lui trancher la gorge pendant son sommeil. Mais il a bougé et le rasoir lui taillada seulement le visage. Il est amoureux fou de Galina et elle, ma foi…
— Ma foi, quoi ?
— Quand elle a connu Makhno, elle n’était qu’une simple institutrice et lui l’homme le plus puissant d’Ukraine. Un ataman. Tarass Boulba en personne. Maintenant les rôles sont intervertis. Non seulement Galina est belle, mais elle est intelligente, instruite, alors que Makhno, demi-illettré, paraît déjà un vieillard. C’est un homme fini et elle, la jolie, respire la vie, l’amour.
Fred regarda Voline, étonné par cette désinvolture vis-à-vis de celui qui incarna en Russie la Révolution libertaire. Il dit :
— J’aimerais aider Makhno. Je ne sais pas comment.
— Va le voir. Sers-lui d’interprète, de garde du corps, de porte-plume. Il est si seul. Mais méfie-toi de Galina.
Fred commença par acheter le roman de Kessel. Depuis son retour en France, il n’avait pas lu un seul livre. La joie qu’il ressentit à tenir celui-ci entre ses mains le surprit et l’épouvanta. Son passé reprenait insidieusement possession de son esprit, comme on sent une maladie qui, peu à peu, pénètre votre corps, provoquant une sorte d’ivresse.
Dans son avant-propos, l’auteur écartait tout soupçon de romanesque : « L’histoire qu’on va lire est véridique. Je puis garantir qu’en ce qui
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