La pierre et le sabre
devant le donjon. Autour des pins, le sol était couvert de sable blanc
soigneusement ratissé.
Jōtarō s’élança comme
une flèche de sous la manche de Musashi, et se cacha derrière l’arbre en se
demandant tout le temps ce que son maître allait faire ensuite. Le souvenir de
la bravoure de Musashi dans la plaine de Hannya lui revint, et son corps
trembla d’excitation.
Kizaemon et Debuchi se placèrent
de chaque côté de Musashi, et tentèrent de le tirer en arrière par les bras.
Musashi ne bougea pas.
— Allons !
— Je refuse.
— Essaies-tu de résister ?
— Et comment !
Kimura perdit patience ; il
allait dégainer quand ses supérieurs, Kizaemon et Debuchi, lui ordonnèrent de s’abstenir.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Où prétends-tu aller ?
— J’ai l’intention de voir Yagyū
Sekishūsai.
— Quoi ?
Jamais il ne leur était venu à l’esprit
que ce jeune insensé pût même songer à quelque chose d’aussi contraire au bon
sens.
— Et que ferais-tu si tu le
rencontrais ? demanda Kizaemon.
— Je suis jeune, j’étudie les
arts martiaux, et c’est l’un de mes buts dans l’existence que de recevoir une
leçon du maître du style Yagyū.
— Si c’était là ce que tu
voulais, pourquoi ne l’as-tu pas tout bonnement demandé ?
— N’est-il pas vrai que Sekishūsai
ne voit jamais personne, et ne donne jamais de leçons aux apprentis guerriers ?
— C’est vrai.
— Alors, que puis-je faire d’autre
que de le provoquer ? Je me rends compte, bien sûr, que même si je le
provoque il refusera sans doute de sortir de sa retraite ; aussi, je
déclare la guerre à ce château tout entier.
— La guerre ? répétèrent
en chœur les quatre autres.
Les bras toujours tenus par
Kizaemon et Debuchi, Musashi leva les yeux vers le ciel. Il y eut un bruit de
battement d’ailes tandis qu’un aigle volait vers eux, venu des ténèbres qui enveloppaient
le mont Kasagi. Comme un gigantesque linceul, sa silhouette cacha les étoiles
avant de glisser vers le toit du magasin de riz.
Pour les quatre officiers, le mot « guerre »
avait quelque chose de si ronflant qu’il en était risible ; mais pour
Musashi, il suffisait à peine à exprimer ce qui allait se produire. Il ne
parlait pas d’un assaut d’escrime dont déciderait la seule adresse technique.
Il voulait dire une guerre totale, où les combattants concentrent tout leur
esprit et toute leur habileté... et où leur destin se joue. Une bataille entre
deux armées peut être différente dans la forme, mais elle est essentiellement
la même. C’était simple : une bataille entre un homme et un château. La
volonté de Musashi se manifestait dans la fermeté avec laquelle ses talons se
trouvaient maintenant plantés dans le sol. C’était cette volonté de fer qui
faisait venir tout naturellement à ses lèvres le mot de « guerre ».
Les quatre hommes scrutaient son
visage en se demandant à nouveau s’il lui restait une once de santé mentale.
Kimura releva le défi. Lançant en
l’air, d’un coup de pied, ses sandales de paille, et retroussant son hakama ,
il s’écria :
— Parfait ! Je n’aime
rien tant qu’une bonne guerre ! Je ne puis t’offrir des roulements de
tambour ou des coups de gong, mais je peux te proposer le combat. Shōda,
Debuchi, poussez-le par ici.
Kimura avait été le premier à
déclarer qu’ils devaient punir Musashi, mais il s’était retenu en tâchant d’être
patient. Maintenant, il n’en pouvait plus.
— ... Allez !
insistait-il. Laissez-le-moi !
A la même seconde exactement,
Kizaemon et Debuchi poussèrent Musashi en avant. Il trébucha de quatre ou cinq
pas en direction de Kimura. Celui-ci recula d’un pas, leva le coude au-dessus
de son visage, et, prenant une grande respiration, abattit rapidement son sabre
vers la forme chancelante de Musashi. L’arme fendit l’air avec un curieux bruit
grinçant.
En même temps, l’on entendit un
cri... non de Musashi mais de Jōtarō qui avait jailli de sa cachette,
derrière le pin. La poignée de sable qu’il avait lancée avait produit l’étrange
bruit.
Conscient du fait que Kimura
évaluerait la distance de manière à frapper efficacement, Musashi avait exprès
accéléré ses pas trébuchants, et se trouvait à l’instant du coup beaucoup plus
près de Kimura que ce dernier ne l’avait prévu. Son sabre ne rencontra que l’air
et le sable.
Les deux hommes se hâtèrent
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