La pierre et le sabre
de
bondir en arrière, s’écartant de trois ou quatre pas. Et ils se tinrent là, l’expression
menaçante, dans une immobilité pleine de tension.
— Il va y avoir du spectacle,
commenta doucement Kizaemon.
Debuchi et Murata, bien qu’ils ne
fussent pas impliqués dans la bataille, changèrent de posture et se mirent sur
la défensive. D’après ce qu’ils avaient vu jusqu’alors, ils ne doutaient pas
des compétences au combat de Musashi : c’était un adversaire digne de
Kimura.
Celui-ci tenait son sabre un peu
au-dessous de sa poitrine. Il était immobile. Musashi, non moins immobile,
avait le sabre au poing, l’épaule droite en avant, le coude haut. Dans son visage
obscur, ses yeux étaient deux cailloux blancs et polis.
Durant quelque temps, ce fut un
combat de nerfs ; mais avant qu’aucun des deux hommes ne bougeât, les
ténèbres qui environnaient Kimura semblèrent frémir, se modifier de manière
indéfinissable. Il fut bientôt visible qu’il respirait plus vite et avec une
agitation plus grande que Musashi.
Debuchi poussa un grognement
sourd, à peine audible. Il savait maintenant que ce qui avait débuté comme une
affaire assez banale était sur le point de tourner à la catastrophe. Kizaemon
et Murata le comprenaient aussi bien que lui, il en avait la certitude. Il n’allait
pas être facile d’arrêter l’engrenage.
L’issue du combat entre Musashi et
Kimura ne faisait guère de doute, à moins que l’on ne prît des mesures
exceptionnelles. Les trois autres hommes avaient beau répugner à faire quoi que
ce fût qui sentît la lâcheté, ils se trouvaient forcés d’agir pour prévenir un
désastre. La meilleure solution serait de se débarrasser de cet étrange intrus
déséquilibré de la façon la plus expéditive possible, sans risquer eux-mêmes
des coups inutiles. Aucun échange de paroles n’était nécessaire. Ils communiquaient
parfaitement avec les yeux.
Ensemble, tous trois se
rapprochèrent de Musashi. Au même instant, le sabre de ce dernier perça l’air
avec le bruit sec d’une corde d’arc, et un cri foudroyant remplit l’espace
vide. Ce cri de guerre émanait non de la seule bouche de Musashi mais de son
corps entier : la volée soudaine d’une cloche de temple qui résonne dans
toutes les directions. Ses adversaires s’étaient déployés de part et d’autre de
lui, devant et derrière.
Musashi vibrait de vie. Son sang
paraissait sur le point de jaillir de chacun de ses pores. Mais il avait la
tête froide comme glace. Etait-ce le lotus flamboyant dont parlaient les bouddhistes ?
La suprême chaleur unie au froid suprême, la synthèse de la flamme et de l’eau ?
Le sable avait cessé de voler dans
les airs. Jōtarō avait disparu. Des bouffées de vent descendaient en
sifflant de la cime du mont Kasagi ; les sabres solidement empoignés
brillaient d’une lueur phosphorescente.
Musashi avait beau se trouver à un
contre quatre, il ne se sentait pas trop à son désavantage. On dit qu’en des
moments pareils, l’idée de la mort s’impose à l’esprit ; pourtant, Musashi
ne songeait pas à la mort. En même temps, il n’était nullement certain de
pouvoir vaincre.
Le vent paraissait souffler à
travers sa tête en lui rafraîchissant le cerveau, en clarifiant sa vision ;
toutefois son corps transpirait, des gouttes de sueur épaisse luisaient à son
front.
Il y eut un froissement léger.
Pareil à une antenne d’insecte, le sabre de Musashi lui dit que l’homme qui se
trouvait à sa gauche avait déplacé son pied de quelques centimètres. Musashi
effectua le réajustement nécessaire dans la position de son arme, et l’ennemi,
non moins sensible, n’essaya plus d’attaquer. Les cinq hommes avaient l’air de
former un tableau vivant.
Musashi savait qu’il n’avait pas
intérêt à ce que cela se prolongeât. Il eût aimé avoir ses adversaires non pas
autour de lui mais déployés en ligne droite – pour les affronter un
par un ; or, il n’avait pas affaire à des amateurs. La vérité, c’est qu’aussi
longtemps que l’un d’eux ne bougerait pas de son propre chef, Musashi ne
pourrait prendre aucune initiative. Il ne pouvait qu’attendre, en espérant que
l’un d’eux finirait par commettre une faute momentanée qui lui ouvrirait une
brèche.
Ses adversaires ne profitaient
guère de leur supériorité en nombre. Ils savaient qu’au moindre signe de
relâchement de l’un quelconque d’entre eux, Musashi
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