L'archipel des hérétiques
pour que tous puissent boire à leur soif, sans
avoir besoin d'instituer un système de rationnement.
Sur l'île de Hayes, la vie était bien plus aisée que sur
le Cimetière du Batavia. « Le Seigneur notre Dieu nous a si bien pourvus
que nous aurions pu y tenir à dix mille, pendant un siècle », note Cornelis
Jansz, avec l'enthousiasme d'un homme qui vient de s'échapper d'une île
désertique pour se retrouver sur une terre d'abondance. « Il s'y trouvait des
oiseaux semblables à des palombes, dont nous attrapions cinq cents par jour -
et pondant chacun un œuf aussi gros que ceux des poules. » Ils chassaient les
wallabies dont ils tuaient « deux, trois, quatre, cinq, voire six par personne
» et découvrirent des coins poissonneux où ils pouvaient pêcher « quarante
poissons gros comme des morues, en une heure de temps » 30 .
Wiebbe Hayes dut se demander pourquoi tout contact avec le
Cimetière du Batavia avait été rompu dès qu'ils avaient mis pied à
terre, lui et ses hommes, sur l'île Haute. Et sa perplexité dut aller
croissant, lorsque les feux qu'il avait allumés pour annoncer la découverte des
points d'eau restèrent sans réponse. Ne disposant d'aucune embarcation, il leur
était difficile d'enquêter davantage et ils restèrent sans doute dans
l'ignorance de ce qui se passait sur les autres îles de l'archipel, jusqu'à la
seconde semaine de juillet, lorsque les premiers réfugiés les rejoignirent, et
leur racontèrent l'incroyable série des massacres qui se déroulaient sur les
îles du sud. Pendant les quelques jours qui suivirent, au moins quatre groupes
de rescapés parvinrent à franchir ce difficile passage. Il leur avait fallu
traverser plus de six kilomètres en pleine mer, soit sur de petites
embarcations de fortune, soit agrippés à des morceaux de bois. Parmi ces
nouveaux arrivants 31 se trouvaient les huit hommes qui parvinrent à
échapper au massacre de l'île aux Otaries, et plus de vingt autres qui avaient
fui le Cimetière du Batavia , par groupes de quatre ou cinq. Ces nouveaux
venus, outre qu'ils renseignaient Hayes et ses soldats sur les activités de
Cornelisz, venaient grossir leurs rangs. Hayes vit ainsi doubler le nombre de
ses troupes.
Ils furent particulièrement troublés d'apprendre que les
hommes de main de Jeronimus avaient débarqué sur l'île aux Otaries et y avaient
massacré tous ceux qui s'y trouvaient. Tout laissait craindre que les assassins
finiraient par lorgner du côté de leur île et par y débarquer, auquel cas les
loyalistes se trouveraient minoritaires et désarmés, face à eux.
Il était donc urgent de s'organiser, en construisant des
abris de fortune et des armes improvisées 32 .
Wiebbe Hayes se montra à la hauteur de la tâche. Le leader
des soldats reste un personnage mystérieux, dans le journal du Batavia. Il se tenait à l'écart sur son île, pendant que le cœur de l'action se trouvait
sur le Cimetière du Batavia , mais c'était sûrement un chef brillant et
convaincant : il avait déjà réussi à survivre trois semaines, lui et ses
hommes, sur l'île Haute et l'île voisine, où ils avaient découvert des puits
qui avaient échappé à l'œil exercé des marins de Pelsaert. En dépit de son
statut de simple soldat, Hayes sut non seulement diriger l'expédition initiale
vers les îles, mais accueillir les réfugiés qui parvinrent à les rejoindre, et
les intégrer dans son groupe. A la mi-juillet, il se trouvait donc à la tête
d'une petite troupe d'une cinquantaine de personnes, constituée en partie
d'assistants administratifs de la VOC, mais aussi de cadets, qui étaient en
principe ses supérieurs. Mais rien n'indique qu'aucun d'entre eux ait songé à
remettre en question son autorité, ni sa capacité de l'exercer. Et leur
confiance se révéla fondée, car Hayes dirigea efficacement la construction
d'armes et de fortifications qui renforcèrent considérablement les chances
qu'ils avaient, lui et ses hommes, de résister aux mutins.
Sous son commandement fédérateur, les soldats fabriquèrent
des piques à partir de perches dont ils hérissaient l'extrémité de ces énormes
clous de dix-huit centimètres, récupérés sur les pièces de bois provenant de
l'épave, qui venaient s'échouer sur le rivage. Comme les mutins, ils se
confectionnèrent des masses d'armes improvisées et, bien qu'ils n'aient eu ni
épées ni mousquets, ils constituèrent des tas de blocs de corail de la taille
d'un poing, qui pourraient
Weitere Kostenlose Bücher