L'archipel des hérétiques
servir de projectiles, lors d'une éventuelle
agression. Un texte parle même de « canons » de fortune, bricolés sur l'île. On
peut se demander ce qu'il en était au juste - c'était peut-être des catapultes
improvisées, faites de cordages et de branches provenant des quelques arbres
rabougris qui poussaient vers l'intérieur de l'île.
Pendant que les soldats étaient au travail, Hayes
réfléchissait à la façon dont il organiserait ses positions de défense 33 .
La configuration géographique des hauts-fonds et de l'archipel lui-même
obligerait les mutins à traverser l'étendue vaseuse qui bordait toute la côte
sud de son île, pour y accoster - ce qui limitait les risques d'une attaque
surprise. En plaçant un poste d'observation à proximité immédiate du rivage et
dominant la baie, les loyalistes disposeraient d'une base avancée, d'où ils
pourraient surveiller la mer 34 . Des sentinelles réparties tout le
long de la côte leur permettraient de se rassembler à l'intérieur de l'île, à
proximité des puits, où ils pourraient se reposer dans une relative sécurité.
Avec la dernière vague de réfugiés, Hayes se retrouvait à
la tête de quarante-sept hommes adultes, et d'un jeune garçon. Cette
supériorité numérique était pour les « Défenseurs » (comme ils s'étaient
eux-mêmes baptisés) un atout qui contrebalançait, en partie du moins,
l'infériorité de leur armement. L'élite de ses troupes incluait un groupe de
soldats allemands et hollandais et il était secondé par deux cadets, Allert
Janssen 35 et Otto Smit, qui l'aidaient à les diriger. Ces hommes
étaient vraisemblablement dignes de sa confiance, mais les Défenseurs
comptaient aussi dans leurs rangs une demi-douzaine de soldats français dont la
loyauté à la VOC et, partant, leur fiabilité globale était plus douteuse. Le
reste de la troupe de Hayes était constitué de canonniers, de marins et de
civils dont les compétences militaires étaient plus limitées, et dont le
comportement face à des assaillants déterminés et bien armés restait difficile
à prévoir.
Néanmoins, une fois sa défense organisée, Hayes dut se
sentir plutôt ragaillardi. Il était désormais à l'abri des mauvaises surprises
et ses troupes étaient supérieures en nombre à celles de Jeronimus. Les
Défenseurs buvaient à leur soif et mangeaient à leur faim. Leur moral était
relativement bon. Et, si les mutins les attaquaient (ce qu'ils ne manqueraient
pas de faire, à en juger par les informations que leur rapportaient les
réfugiés), ils les trouveraient prêts à résister avec l'énergie du désespoir.
Car le capitaine général ne ferait pas de quartier. Il les
tuerait tous, jusqu'au dernier, pour peu qu'ils lui en laissent l'occasion. Il
ne leur offrirait ni la possibilité de capituler, ni celle de négocier une
trêve. Une fois le combat engagé, il n'y aurait pour eux que deux issues :
vaincre ou mourir.
Wiebbe Hayes était un bon leader, doublé d'un fin
stratège, et, heureusement pour les Défenseurs, Jeronimus Cornelisz n'était ni
l'un ni l'autre. Il n'avait aucune expérience militaire et n'y entendait
apparemment pas grand-chose en stratégie. Dès qu'il eut confirmation que Hayes
et ses hommes avaient survécu, il se rendit à l'évidence : il faudrait les
mettre hors d'état de nuire et, en particulier, les empêcher de donner
l'alerte, en cas d'arrivée d'un bateau de sauvetage 36 . Cornelisz
attendit cependant la dernière semaine de juillet pour passer à l'action. Mais,
à cette date, Wiebbe Hayes et ses troupes avaient eu au moins deux semaines
pour se préparer et ils étaient devenus des adversaires autrement plus
redoutables.
Peut-être Cornelisz l'avait-il subodoré. Il devait en tout
cas se douter que les Défenseurs étaient désormais supérieurs en nombre, et
qu'il lui serait difficile de s'emparer de l'île de Hayes sans l'avantage de la
surprise. Il opta donc pour la ruse, misant sur l'antagonisme bien connu qui
opposait les marins et les soldats de la VOC, pour diviser les troupes adverses 37 .
Il leur envoya une lettre dénonçant un complot 38 .
Les marins de l'île de Hayes, prétendait-il, projetaient de trahir leurs
camarades soldats. « Ils ont en leur possession et à votre insu un compas à
l'aide duquel ils comptent se rendre secrètement sur les Terres Hautes \ à bord
de la petite barque. »
Afin que «justice soit faite », et que « les malfaiteurs
soient punis », il ordonnait aux
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