L'archipel des hérétiques
les
mutins comprirent que leurs adversaires étaient prêts à les recevoir et que
toute attaque n'aboutirait qu'à la mort de Cornelisz lui-même. Abasourdis et
découragés par le tour imprévu qu'avaient pris les événements, ils
abandonnèrent le terrain et prirent la fuite dans le plus grand désordre, en
direction du Cimetière du Batavia.
En l'espace de cinq minutes, tout avait basculé, dans
l'archipel : les mutins avaient perdu leur chef et ses principaux lieutenants,
tandis que Hayes venait de remporter sa première victoire, dans la guerre
confuse qui l'opposait aux mutins. Le moral des Défenseurs était au beau fixe.
Ils avaient récupéré plusieurs barils de vin et les ballots de vêtements
abandonnés sur la plage par Cornelisz et sa suite. En revanche, Judick
Bastiaensz était désormais sans protection : son père était fort heureusement
resté sur l'île des loyalistes après son échec diplomatique, et Coenraat, son «
futur », gisait sur la plage, transpercé par les armes de fortune des
Défenseurs.
Mais de tous les survivants du Batavia , c'est
Cornelisz lui-même qui dut essuyer le plus extraordinaire revers de fortune.
Quelques instants plus tôt, en prenant pied sur le rivage de l'île de Hayes, le
capitaine général régnait en maître absolu sur la tribu des rescapés, exerçant
avec délectation son pouvoir de vie et de mort. Il paradait dans un habit
chamarré et brodé d'or, tout auréolé de son autorité et de son importance,
comme une figure de pouvoir devant laquelle Hayes et ses troupes dépenaillées
faisaient figure de gueux, incapables de lui nuire. Une demi-heure plus tard,
Cornelisz était lui-même en proie à la terreur qu'il avait fait régner sur le
Cimetière du Batavia. Sa chute était vertigineuse. Privé de tout
pouvoir, livré pieds et poings liés à ses ennemis, et désormais traité sans
aucun ménagement, il avait tout perdu - y compris cette aura d'invincibilité à
laquelle il vouait une foi indéfectible.
Les quartiers que lui attribuèrent Hayes et ses hommes
mirent un comble à son humiliation. Depuis trois mois, il se prélassait dans sa
tente, parmi les bijoux et les tissus précieux sur lesquels il avait fait main
basse. Il se retrouva du jour au lendemain relégué au fond d'une fosse 51 creusée dans le calcaire au centre de l'île, avec ordre de contribuer à la
préparation des repas de la troupe. Les Défenseurs lui jetaient le produit de
leur chasse et il devait plumer et nettoyer le gibier. Il vivait dans ce trou,
couvert de plumes, de sang et de débris d'entrailles. Sur neuf oiseaux qu'on
lui lançait, il devait en renvoyer huit, prêts à être cuisinés. Il était
autorisé à garder le neuvième, en guise de salaire.
Mal remis du désastre du 2 septembre, les autres mutins se
regroupèrent sur leur île et se choisirent un nouveau chef. Ils évincèrent le
seul membre survivant du conseil de Cornelisz - « Coupe-Pierre » Piertersz, ce
caporal qui ne brillait ni par ses capacités ni par sa popularité, et
désignèrent Wooter Loos 52 . Loos était un soldat de carrière,
originaire de Maastricht, une petite ville du sud de la Hollande. Âgé de
vingt-quatre ans, il était nettement plus jeune que Cornelisz, mais
contrairement à ce dernier et à ses comparses, il avait de solides compétences
sur le plan militaire - ce qui explique sans doute son élection, au lendemain
d'une défaite aussi cuisante. Il avait longtemps figuré parmi les favoris de
Cornelisz et avait trempé dans plusieurs des massacres, mais à la différence du
capitaine général, il n'avait jamais tué par plaisir. Sous son commandement,
les carnages cessèrent et ceux qui restaient sur l'île' cessèrent de vivre dans
la terreur.
Pourtant, sous d'autres aspects, le règne de Woo-ter fut
très comparable à celui de Jeronimus : le rationnement restait de rigueur ; les
femmes de l'entrepont restèrent « à la disposition de tous », et Loos lui-même
partagea la tente de Creesje Jans 53 , bien qu'il ait toujours nié,
par la suite, l'avoir touchée ou même avoir dormi près d'elle. Judick
Bastiaensz bénéficia elle aussi d'une paix relative, après la mort de son
fiancé 54 . Elle fut traitée avec un certain respect et aucun autre
mutin n'osa abuser d'elle.
Comme Cornelisz, Loos exigea de ses hommes qu'ils signent
un pacte. Le document, daté du 8 septembre, ressemblait comme un frère au pacte
signé avec Jeronimus. A peu près à la même date, on procéda à
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