L'archipel des hérétiques
Condamnés
« La justice et la vengeance divines manifestées... »
Gijsbert Bastiaensz.
Slalomant prudemment dans le labyrinthe des hauts-fonds,
Pelsaert mena le Sardam aussi près que possible des îles. C'était une
manœuvre délicate et il fallut attendre midi pour que le jacht pût jeter
l'ancre dans un chenal situé au large de la côte sud-est de l'île Haute, à
trois kilomètres de l'île de Hayes et à presque cinq kilomètres du Cimetière du Batavia 1 . Le navire se trouvait à la limite d'un banc de sable
et Pelsaert ne pouvait s'avancer davantage dans l'archipel.
En arrivant en vue des Abrolhos, il ignorait s'il y
retrouverait des rescapés vivants, mais les panaches de fumée qui s'élevaient
de certaines îles de l'archipel lui avaient rendu espoir. A peine le jacht eut-il jeté l'ancre qu'il ordonna de mettre à la mer une chaloupe chargée de
pain et d'eau, et d'accoster à la terre la plus proche, qui se trouvait être le
coin sud-est de l'île Haute 2 . Elle n'était qu'à quelques centaines
de mètres et, tandis que les hommes du Sardam tiraient sur leurs rames,
le commandeur scrutait les plages et l'intérieur de l'île, dans l'espoir
d'y apercevoir âme qui vive.
Il ne vit personne mais sauta à terre dès que la chaloupe
arriva sur les hauts-fonds, toujours certain d'y retrouver des rescapés. Ses
rameurs lui emboîtèrent le pas et, se retournant vers eux, Pelsaert balaya la
mer du regard... Ce qu'il aperçut alors le fit sursauter de joie. « Une barque
minuscule, transportant quatre hommes » faisait force de rames dans leur
direction. Les passagers de l'embarcation étaient encore trop loin pour que
Pelsaert pût mettre un nom sur leurs visages, mais à présent il pouvait au
moins espérer que l'histoire du Batavia s'achèverait mieux qu'elle
n'avait commencé.
On imagine l'effet que dut avoir sur les troupes en
présence l'apparition de ce jacht qui arrivait au plus fort de la
bataille entre les Défenseurs et les mutins. Wiebbe Hayes dut y voir la main de
la providence elle-même. Dieu lui envoyait du secours, au moment où tout
semblait perdu. Lui et ses hommes acclamèrent l'arrivée du bateau avec un
enthousiasme mêlé de soulagement 3 . Mais, pour Loos et les mutins, le
retour de Pelsaert signifiait non pas la vie mais la mort, non pas le salut,
mais la certitude du châtiment. Tous leurs plans avaient jusque-là reposé sur
ce point : ils devaient pactiser avec les troupes de Hayes avant l'arrivée des
secours. L'apparition du Sardam réduisait tout à néant. Dès qu'ils
l'aperçurent, ils abandonnèrent le combat et battirent précipitamment en
retraite vers leur camp, tandis que Hayes se ruait vers ses propres chaloupes
pour aller avertir le commandeur de la situation dans l'archipel.
Pendant que le Sardam tirait des bordées dans les hauts-fonds, les
mutins du Cimetière du Batavia tinrent conseil et discutèrent de la
stratégie à adopter. Wooter Loos n'avait jamais exercé sur ses hommes un
ascendant aussi puissant que Jeronimus. Il n'avait ni l'obstination, ni la
détermination démoniaque du capitaine général, et ne pouvait plus compter sur
l'avantage de la surprise. Mais certains membres de la garde rapprochée de
Cornelisz, dont Coupe-Pierre Pietersz, Jan Hendricxsz et Lucas Gellisz,
refusaient de s'avouer vaincus.
— Allons ! protesta Pelgrom, pourquoi ne pas essayer
de prendre le jacht ?
— Non, répliqua Loos, j'ai abandonné l'idée.
Mais Pelgrom lui assena une foule d'arguments
en faveur de ce projet 4 et, en quelques
minutes, une petite troupe de mutins armés jusqu'aux dents s'entassa dans la
meilleure chaloupe et partit aussitôt en direction de l'île Haute.
Les Défenseurs et les mutins rivalisèrent de vitesse pour
atteindre le Sardam. Wiebbe Hayes gardait ses chaloupes sur la côte nord
de son île 5 , hors de vue et de portée des mutins ; pour atteindre
les embarcations, il dut traverser près de trois kilomètres de terrain
accidenté, envahi par les orties et criblé des trous où nichaient les oiseaux
marins 6 , avant de franchir à toutes rames les cinq kilomètres qui le
séparaient encore du jacht. Le bateau des mutins, qui arrivaient du sud,
avait à couvrir une distance presque identique. Ni l'un ni l'autre des deux
camps ne connaissait la position exacte de l'autre, et chacun ignorait qui
serait le premier à accoster le jacht 1 .
Quant à Pelsaert, sur l'île Haute, il ne soupçonnait ni la
trahison de Jeronimus, ni les dangers
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