L'archipel des hérétiques
tarisse pendant l'été, la source d'eau douce se
trouve à un peu plus de trois kilomètres en amont. Même pendant la saison
sèche, il suffisait donc de s'aventurer un peu vers l'intérieur des terres pour
disposer d'une réserve d'eau potable assurée. A quelques kilomètres de là, vers
le nord, coule la Murchison River, dont le débit est plus important, et bien
que le gibier soit rare dans le secteur, l'eau y attirait de nombreuses tribus
de culture Nanda. Ces aborigènes cultivaient le yam et vivaient dans des huttes
regroupées en villages permanents. S'ils avaient été bien disposés à leur
égard, ils auraient très bien pu venir au secours de Loos et de Pelgrom, et les
aider à survivre.
Une fois livrés à eux-mêmes, les deux mutins furent
confrontés à une première décision dont dépendait leur sort : devaient-ils
rester sur place, ou prendre leur barque et remonter vers le nord, en longeant
la côte ? Tenter de rejoindre les Indes était exclu : la distance qui les
séparait des colonies hollandaises était trop importante pour espérer la
franchir dans une si petite barque - sans compter qu'ils auraient été repris et
exécutés dès qu'ils auraient accosté à Java. La seule alternative qui s'offrait
à eux était de tenter de gagner un point de la côte, situé à environ 24° de
latitude sud, où le commandeur avait aperçu des hommes sur le rivage, le
14 juin, et qui se trouvait à près de trois cents kilomètres vers le nord. Ni
Loos ni Pelgrom n'avaient de grandes compétences de navigateurs et leur barque
(que Pelsaert décrit comme un champan 3 ) était probablement
l'une'des petites embarcations construites tant bien que mal sur le Cimetière
du
Batavia, à partir du bois de flottage. S'aventurer
au large sur un tel esquif aurait été un suicide.
D'un autre côté, si les mutins décidèrent de rester sur
place, ils ne purent éviter bien longtemps tout contact avec les indigènes.
Pelsaert avait tout prévu, puisqu'il leur avait laissé des perles et des jouets
de Nuremberg (des jouets de bois peints, bon marché, fabriqués dans la ville
allemande et déjà célèbres à l'époque), « ainsi que des couteaux, des cloches
et des petits miroirs » de fer et de cuivre, dont les Hollandais avaient eu
maintes fois l'occasion de tester le succès auprès des « sauvages » du Cap.
Pelsaert leur avait conseillé de ménager leurs réserves de cadeaux, et de les
faire durer le plus longtemps possible - «N'en distribuez que quelques-uns aux
Noirs, jusqu'à ce qu'ils se soient familiarisés avec vous » -, mais de
témoigner leur confiance et leur estime aux autochtones :
« S'ils vous emmènent dans leur village pour vous
présenter à leur chef, ne craignez rien et suivez-les de bon gré. Un homme peut
trouver son salut dans les endroits les plus étranges. Avec la protection de
Dieu, ils ne vous feront aucun mal, mais bien au contraire, comme ils n'ont
jamais vu d'hommes blancs, ils vous accueilleront en toute amitié. »
Dans quelle mesure les deux mutins ont-ils suivi les
conseils de Pelsaert ? On ne peut émettre que des hypothèses. Dans les
Abrolhos, Loos avait prouvé qu'il ne manquait ni de courage ni de talent
d'organisateur. Peut-être fut-il assez intelligent et assez sage pour survivre
parmi les Nandas. En revanche, le cas de Pelgrom semble plus problématique. La
présence à ses côtés de cette tête brûlée, bien plus jeune et plus instable,
dut constituer un sérieux handicap pour son compagnon. Ils avaient été
abandonnés sans armes. Ils étaient des proies faciles pour les indigènes et
leur survie dépendait de leur capacité d'établir des liens amicaux avec les
tribus locales pour obtenir de la nourriture. Sans la bienveillance de ces
dernières, ils étaient condamnés à périr à très brève échéance, soit de mort
violente, soit d'inanition.
Or, jusque-là, les perspectives de coopération entre les
Hollandais et les aborigènes laissaient à désirer. Dès l'été 1606, le Duyfken, le premier jacht hollandais à avoir débarqué des hommes en
Australie et sans doute aussi, à notre connaissance, le premier navire
occidental à être arrivé en vue du continent, avait exploré la côte est du
golfe de Car-pentaria 4 . Les indigènes les avaient attaqués,
massacrant la moitié de l'équipage. En 1623, deux autres bâtiments, YArnhem et la Pera 5 , s'attirèrent l'hostilité des tribus de la
péninsule du Cap en tentant à plusieurs reprises de capturer
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