L'archipel des hérétiques
navire amiral de
Pelsaert se désintégra planche par planche jusqu'à ce que sa coque soit
totalement dispersée, tout comme ce qui restait du contenu des cales. Un an ou
deux après le naufrage, les seules traces qui en subsistaient étaient les
restes de ses mâts et de ses espars qui étaient venus s'échouer sur les rivages
rocailleux de l'archipel.
Les îles elles-mêmes gardèrent un peu plus longtemps trace
du passage des Hollandais qui y avaient vécu et y étaient morts. Dans leur
quête obsessionnelle de tout ce qui aurait pu être de quelque intérêt pour la
VOC, Pelsaert et ses hommes avaient ramassé à peu près tout ce qui traînait sur
l'île des mutins, mais sur celle de Wiebbe Hayes, quelques débris de toile pris
dans les buissons, et les vestiges du campement des Défenseurs témoignèrent
longtemps encore de leur résistance obstinée.
Il y subsista aussi quelques traces moins tangibles de
l'intrusion humaine. Sous les plaques rocheuses de la surface, les lentilles
d'eau qui poussaient dans les citernes naturelles où avaient bu Hayes et ses
hommes furent saccagées par les Hollandais assoiffés, ce qui a rendu l'eau
saumâtre dans nombre des puits. Elle est à présent totalement impropre à la
consommation. La faune a été décimée. Plusieurs des colonies de tammars et
d'otaries qui se perpétuaient dans l'archipel depuis des milliers de
généra-tions ont été massacrées jusqu'à une quasi-extinction, au cours des
trois mois de la guerre qui a opposé la bande de Jeronimus aux Défenseurs.
Demeuraient aussi les corps des sept pendus de l'île aux
Otaries, abandonnés sur les potences de fortune construites par les
charpentiers du Sardam. Les cordes qui les retenaient durent finalement
céder, rongées par la pluie et les vents marins - mais les oiseaux avaient nettoyé
leurs os depuis bien longtemps. Bientôt, ce furent les potences elles-mêmes qui
s'écroulèrent en un amoncellement de planches et de madriers, auxquels se
mêlaient quelques ossements qui blanchirent au fil des ans, se désintégrèrent
et finirent par retourner à la poussière.
De l'autre côté du chenal qui sépare les deux îles, sur le
squelette aride et stérile du Cimetière du Batavia, on observa
d'étranges changements. En accostant sur le récif, les rescapés l'avaient
trouvé totalement désert. Le sable du sol, perpétuellement balayé par des vents
furieux, n'abritait guère de vie végétale. Mais au début des années 1630, on
vit surgir parmi les blocs de corail de nouveaux bouquets de buissons qui
prenaient racine là où le sol était à la fois assez profond et libre de guano
ou de nids d'oiseaux. Et, pendant une décennie, voire davantage, toute la
partie nord de l'île se mit à verdoyer.
C'est à une cinquantaine de centimètres sous la surface du
sol qu'il faut chercher l'explication de cette fertilité inattendue. Là
gisaient les corps des victimes de Jeronimus, dans leurs tombes sommairement
creusées. En se décomposant, les restes de la famille du pasteur, d'Andries de
Vries, de Mayken Cardoes et des autres retournèrent à la poussière, constituant
un terreau fertile où vinrent se loger des graines de théiers ou de pissenlits.
Et chaque sépulture explosa en une opiniâtre oasis de verdure. Par la suite,
les plantes prospérèrent sur ces restes humains, qu'elles emprisonnèrent dans
le réseau serré de leurs racines. Elles proliférèrent jusqu'à ce qu'elles en
aient consommé les dernières ressources, transmuant en jardins spontanés ces
charniers, dont les cadavres ressuscitèrent sous les espèces de ce paradoxal
printemps 59 .
ÉPILOGUE
Sur le rivage de la grande Terre
Australe
« Ils seront abandonnés sur le rivage comme crapules et
délinquants méritant la mort, afin de s'assurer par eux-mêmes, sans erreur
possible, de ce qui advient sur cette Terre. »
Francisco Pelsaert.
Nul n'entendit plus jamais parler de Wooter Loos, ni de
Jan Pelgrom, les deux mutins que Pelsaert avait débarqués le 7 novembre 1629
A court terme, leurs chances de survie étaient
relativement bonnes. Wittecarra Gully 2 , situé à la pointe sud de
Gantheaume Bay, est l'un des rares secteurs de la côte australienne occidentale
où l'on trouve de l'eau toute l'année. Pendant l'hiver austral, un ruisseau
coule au fond de la ravine et traverse les marais d'eau salée qui bordent le
rivage. Bien que son eau soit saumâtre et impropre à la consommation à
proximité de la mer, et qu'elle
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