Le prix de l'hérésie
seul.
Je repris la carte de Copernic et l’étudiai. Sophia avait vu
quelque chose dans ce mystérieux symbole, j’en étais certain, et mon instinct
me commanda de dissimuler le bout de papier. N’était-il pas plus avisé de ne
pas alerter le recteur tant que je n’aurais pas gagné sa confiance pour tirer
d’elle ce qu’elle savait ? J’entendais qu’on parlait dans le couloir.
Sophia et son père étaient engagés dans une discussion virulente, mais je ne
distinguai que quelques mots : « inconvenant » et
« papiste » de la part de celui qui m’avait ridiculisé pendant la
disputation, « absurde » et « hospitalité » de la part de
sa fille. Puis Sophia laissa éclater son exaspération : « Et comment
pourrais-je me comporter autrement qu’en maîtresse de maison alors que vous
n’êtes jamais là et que la vraie maîtresse ne quitte pas son lit ? Qui
donc s’occupera de la maison ?
— Va dans ta chambre, ma fille, et réfléchis à ton rôle
et à tes devoirs. Ou préfères-tu que je t’envoie chez ta tante dans le
Kent ? À moins que je n’engage une autre gouvernante pour occuper tes
heures de loisir et t’enseigner les bonnes manières et l’obéissance à laquelle
les femmes sont tenues ? »
Lorsqu’il entra à grands pas dans le cabinet d’étude, le
recteur était hors de lui. Il tourna vers moi son visage empourpré par la
colère (et par le bon vin de Christ Church, sans doute), et alors modifia en un
clin d’œil son expression. Frappant dans ses mains, il s’inclina à demi sans
croiser mon regard.
« Ah ! Docteur Bruno, vous me prenez par surprise
à cette heure. »
Toute trace de sa supériorité semblait avoir disparu et il
évitait de me regarder dans les yeux, ce qui m’apportait une certaine
satisfaction. C’est une chose de se moquer de quelqu’un devant cinq cents
hommes acquis à votre cause, c’en est une autre de se moquer de lui en tête à
tête. Il semblait sur la défensive, craignant peut-être que je ne sois venu
rouvrir le débat.
« Je vous assure que ce soir…
— Recteur Underhill, le coupai-je sans savoir par où
commencer. J’ai besoin de vos conseils à propos d’une tout autre affaire. La
mort de Roger Mercer. »
Son visage perdit aussitôt toutes ses couleurs. S’essuyant
le front avec sa manche, il me regarda avec méfiance.
« Oui. À Christ Church, la conversation a porté
essentiellement là-dessus. Mais nous avons mis un terme aux méchantes rumeurs,
j’en suis sûr. » Il devint pensif. « Peut-être le service de demain,
à la chapelle, devrait-il lui être dédié ? Surtout que les funérailles
attendront que l’enquête soit terminée. Ce qui, comme on me l’a appris au
dîner, prendra au moins quelques jours, car le coroner est absent. Je présume
que vous pourrez rester à Oxford afin de témoigner, docteur Bruno ? »
Sans répondre, je lui tendis le bout de papier sur lequel se
trouvait la citation.
« Reconnaissez-vous ceci ? »
Il se pencha sur les caractères minuscules, puis me fixa
d’un regard où se mêlaient crainte et incompréhension.
« Le froment de Dieu, prononça-t-il lentement. Ignace.
Qu’est-ce que c’est ?
— C’est donc de Foxe ? »
Il acquiesça.
« Le martyre de saint Ignace, ou du moins de l’évêque
Ignace d’Antioche, devrait-on dire, supplicié par l’empereur Trajan. Foxe
raconte que ce sont ses derniers mots au moment où il est jeté aux
fauves. »
Il me rendit le bout de papier avec une expression qui
aurait pu passer pour de la colère, mais je vis que ses mains tremblaient.
« On a glissé ce papier sous ma porte quand j’étais à
la disputation. On dirait que quelqu’un essaie d’attirer mon attention sur les
circonstances de la mort de Roger Mercer.
— En découpant un livre ? Qui ferait une chose
pareille ? Je n’arrive pas à suivre votre raisonnement, docteur Bruno.
— Ce n’est pas la première fois aujourd’hui,
marmonnai-je avant de m’obliger à être poli. Vous et moi avons tous les deux vu
ce matin que Roger avait été enfermé dans le jardin avec un chien sauvage. Je
me suis demandé si sa mort n’avait pas été préméditée par quelqu’un qui
l’aurait attiré là en organisant une entrevue. Le chien aurait alors été lâché
en une sorte d’imitation perverse de ce martyre. Et le message que j’ai reçu
semble prouver que quelqu’un ici sait pourquoi il a été tué, et peut-être
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