Le prix de l'hérésie
qu’une femme comme Sophia étudie ou converse à l’égal
d’un homme, quelles que soient la vivacité de son intelligence et l’étendue de
ses connaissances. Pareille intelligence n’était tolérée que chez une reine.
« Je veux simplement dire que consacrer sa vie à
l’étude de la magie hermétique implique d’énormes sacrifices et que je ne
saurais le recommander à la légère. Pour commencer, cela pourrait vous valoir
d’être brûlée pour sorcellerie. »
Elle réfléchit un instant à cette remarque, puis une
certaine angoisse sembla s’emparer d’elle.
« N’y a-t-il donc pas moyen d’apprendre des sorts qui
soient efficaces ?
— Efficaces pour quoi ? répondis-je, interloqué
par son air tourmenté. Vous semblez avoir quelque chose de précis à l’esprit.
Mais tant que vous ne m’en parlez pas, il m’est impossible de vous conseiller. »
Elle reporta son attention sur le feu en gardant le silence.
Je coupai un morceau de fromage et attendis qu’elle décide ou non de me faire
confiance.
« Avez-vous jamais aimé quelqu’un qui ne vous rendait
pas votre amour ?
— Non, répondis-je franchement. Mais j’ai aimé
quelqu’un que je ne pouvais pas avoir, alors je peux peut-être vous comprendre
un peu. »
Elle hocha la tête, le regard perdu dans les flammes qui
crépitaient, puis planta ses yeux bruns dans les miens.
« Qui était-ce ?
— Une aristocrate française, quand je vivais à
Toulouse. Elle aussi rejetait les passe-temps des dames et avait soif
d’apprendre. En fait, ajoutai-je doucement, son esprit et sa beauté
ressemblaient beaucoup aux vôtres. »
Un sourire timide apparut sur ses lèvres.
« Désiriez-vous l’épouser ?
— Je désirais l’aimer, certainement. Je voulais pouvoir
lui parler, la tenir dans mes bras. Mais le mariage… c’était tellement
impossible. Son père souhaitait un époux conforme à son ambition, il ne se
souciait pas de son envie à elle.
— Comme mon père, dit-elle en posant rêveusement le
menton sur sa main. Alors vous avez dû vous séparer ?
— Son père voulait nous éloigner l’un de l’autre. Pour
ne rien arranger, à l’époque, Toulouse était en proie à un conflit religieux
entre catholiques et huguenots, et il était plus prudent pour moi de partir.
C’est à cela que ressemble ma vie ces dernières années, j’en ai peur. J’ai dû
constamment changer d’endroit, peut-être cela m’a-t-il rendu inapte à une vie
sédentaire avec femme et enfants.
— C’est triste. Mais je suis sûre que vous ne serez pas
à court d’admiratrices ici, Bruno. Aucun Anglais n’a d’yeux semblables aux
vôtres. »
Je fus si surpris par ce compliment qu’aucune repartie ne me
vint à l’esprit. Sophia parut gênée et reporta aussitôt son attention sur le
feu.
« Vous avez tellement voyagé, vous n’imaginez pas comme
je vous envie. Vous avez dû vivre tant d’aventures. Je n’ai pas quitté Oxford
en six années. Parfois, j’ai l’impression de piaffer tant je suis
impatiente. » Elle tisonna vigoureusement les bûches. « J’ai peur de
ne jamais rien voir du monde, à moins de changer radicalement le cours des
choses. Oh, parfois, j’aimerais mettre cette vie en pièces ! Vous
arrive-t-il de ressentir la même chose ?
— Certainement. Au cours de ma jeunesse, j’ai passé
treize ans dans un monastère. Je connais mieux que quiconque cette impatience
et ce désir de nouveaux horizons. Mais méfiez-vous de ce que vous désirez,
Sophia. J’ai aussi appris qu’il ne faut pas rechercher l’aventure pour l’aventure.
On ne mesure l’importance d’avoir un foyer que quand on en est privé.
— Mon père m’a dit que vous avez vécu à la cour du roi
Henri, à Paris. Vous avez dû rencontrer beaucoup de belles dames,
j’imagine ?
— J’ai croisé de beaux visages, c’est vrai, et de beaux
costumes, mais je n’ai guère trouvé de beauté aux esprits de la Cour.
— Tout de même, je suppose que vous les avez éblouis
avec vos idées, dit Sophia, des flammes jouant sur ses prunelles.
— Je ne crois pas que mes idées aient eu beaucoup
d’effet sur les dames de la Cour, la détrompai-je avec un sourire mélancolique.
Là-bas, la plupart des femmes ne lisaient pas et n’avaient aucun intérêt pour
les idées. Elles avaient rarement d’emprise ne serait-ce que sur le cours donné
à la vie de leur ville, et je suis malheureusement incapable de feindre
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