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Le prix de l'hérésie

Le prix de l'hérésie

Titel: Le prix de l'hérésie Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: S.J. Parris
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regard
franc s’était planté dans le mien et m’avait donné l’impression qu’elle
désirait me voir y lire quelque chose. Mais en tant qu’invité de son père, je
savais qu’il me fallait faire très attention à la manière dont je l’approchais.
D’ailleurs, me disais-je, n’avait-elle pas parlé avec une pitié teintée de
regret du fait que son père avait toute sa vie dépendu de la protection des
puissants, et n’étais-je pas moi aussi dans cette situation ? Je n’avais
pas les moyens d’un mariage. Sans argent ni terres, je n’avais rien d’autre à
offrir à une femme que mon affection, et je savais d’expérience qu’un père
accorde peu de valeur à cet aspect des choses chez les prétendants de sa fille.
Je ne pouvais donc la courtiser et, même si notre proximité de la veille avait
fait naître en moi de puissantes sensations, j’avais pour elle trop de respect
pour penser seulement à la séduire. J’avais envie de la revoir au plus vite,
sans savoir ce que je pouvais espérer de notre future rencontre. Dans mon
esprit ne cessait de revenir l’expression de son visage lorsqu’elle avait
découvert la carte céleste de Copernic, la fugace lueur dans ses yeux au moment
où elle avait reconnu le symbole de la roue. Que savait-elle au juste, et
comment la convaincre de se confier à moi ?
    Le chœur des oiseaux se fit plus entêtant. Rejetant les
couvertures, j’allai ouvrir les rideaux et contemplai la cour de Lincoln
College et la lumière rosée de l’aube qui perçait çà et là entre les nuages. Le
déluge avait cessé sur Oxford, mais il n’était pas garanti que la route de
Londres fût praticable en raison du temps des deux derniers jours. Encore
humides après la pluie qui s’était abattue dans la nuit, les pavés de la cour
scintillaient. Dans les flaques se reflétaient des pans de ciel rose pâle. De
là où j’étais, je n’arrivais pas à discerner les aiguilles de l’horloge mais je
décidai malgré tout de m’habiller. Dès que le collège s’animerait, je
demanderais à Cobbett comment récupérer mon cheval. J’hésitais à faire mes
adieux au recteur en prétextant une affaire urgente. Je risquais d’apprendre
que j’avais l’obligation légale de rester pour témoigner lors de l’enquête.
Mieux valait partir d’abord et plaider l’ignorance ensuite, me dis-je, d’autant
que je ne voulais pas donner à Underhill la satisfaction de m’avoir éconduit.
Peut-être pouvais-je envoyer un message à Sidney en quittant la ville.
    Soudain, un mouvement dans la cour attira mon attention. Un
homme en cape noire, la capuche baissée, sortit par l’escalier du coin
sud-ouest et se dirigea en catimini vers la tour du portail, par où il
disparut. Je sentis instantanément mon corps se tendre. Je n’avais pas reconnu
l’homme, mais, en me hâtant, je pourrais découvrir qui se déplaçait aussi
furtivement à une heure pareille. Je pris ma chemise et m’arrêtai
subitement : n’avais-je pas décidé de partir ? Les allées et venues
des uns et des autres, si suspectes fussent-elles, me concernaient-elles
encore ? Je partirais ce jour. S’il y avait un meurtrier ici, qu’ils s’en
débrouillent tout seuls ; mes efforts pour découvrir la vérité ne
m’avaient attiré que mépris et menaces, et je ne voulais plus rien avoir à
faire avec cette histoire.
    Alors que j’enfilais ma chemise et mes chausses, une cloche
se mit à sonner les matines et je me rappelai, le cœur lourd, que nous étions
dimanche. C’était probablement le jour de congé des domestiques. Il me serait
donc impossible de trouver quelqu’un pour m’aider à localiser mon cheval. Et de
toute façon, il faudrait que je le ramène aux écuries de Windsor. En outre,
comment m’y prendrais-je pour rentrer seul jusqu’à Londres un dimanche ? À
la lumière du jour, mon projet d’évasion semblait aussi malavisé que lâche. Je
versai un peu d’eau du pichet dans une bassine et me lavai lentement le visage.
Quitte à rester un jour de plus, autant tenter d’en faire bon usage. Pour
commencer, j’irais à la chapelle. Non pas que j’eusse envie de profiter du
service : si je ne trouvais guère de nourriture spirituelle dans la messe
romaine, la mise en scène en était au moins théâtralisée, alors que le rituel
de l’Église anglicane était aussi informe qu’une pâte à pain. Néanmoins, cela
m’offrirait l’occasion d’observer toute la communauté du

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