Le seigneur des Steppes
une légèreté qui fit du galop à travers les rangs jin
un moment de pure joie. Il imagina son père chevauchant près de lui et se dit
que le vieil homme aurait peut-être été fier de lui. Son fils n’aurait pu
choisir une meilleure fin.
Derrière lui, ses guerriers firent enfin rouler sur le côté
le tronc coupé en trois. Les cavaliers mongols s’avancèrent lentement sur la
plaine gelée, résolus à venger leur khan. Jelme et Arslan, qui chevauchaient à
leur tête, regardaient les drapeaux et les bannières jin flottant au loin.
— Pour rien au monde je ne changerais ma vie, dit
Arslan à son fils. Si je pouvais revenir en arrière, je finirais encore ici.
— Tu ne pourrais être ailleurs, vieil homme, répondit
Jelme avec un sourire.
Il banda son arc et prit sa respiration avant de lâcher sa
première flèche sur les rangs impériaux.
Avec une colère impuissante, Zhu Zhong vit la passe s’ouvrir
et vomir vingt mille guerriers prêts à se battre. Les dieux ne lui avaient pas
livré le khan. La cavalerie de l’empereur engageait le combat contre une troupe
inférieure en nombre tandis qu’un autre groupe de barbares s’enfonçait dans les
rangs jin comme un tigre déchirant le ventre d’un cerf. Les Mongols ne
semblaient pas communiquer entre eux et manœuvraient cependant parfaitement sur
le champ de bataille alors que Zhu Zhong était le seul à avoir un centre de
commandement. Il se frotta les yeux, scruta les nuages de poussière soulevés
par les chevaux.
Ses piquiers étaient submergés et certains fuyaient déjà la
plaine, silhouettes lointaines dans les collines. Pouvait-il encore remporter
la bataille ? Il n’avait plus de stratagèmes en réserve, il en était
réduit à un combat en terrain découvert mais il lui restait l’avantage du
nombre.
Il donna de nouveaux ordres à ses messagers, les regarda
galoper à travers le champ de bataille. Les Mongols surgis de la passe
criblaient ses hommes de flèches et taillaient une tranchée au cœur de l’armée
qui les attendait. Leur précision implacable forçait ses soldats à reculer, agglutinant
des rangs qui auraient dû maintenir entre eux une certaine distance. Des
Mongols chevauchaient parmi ses piquiers comme si ceux-ci étaient désarmés. Paralysé
de stupeur, il vit les cavaliers du khan se scinder en groupes de cent et tirer
leurs flèches de toutes les directions, décimant son armée.
Ce qu’il craignait arriva : un des groupes en maraude
le repéra, dirigeant la bataille près de sa tente de commandement entourée de
grandes bannières de guerre. Des arcs bandés se tournèrent vers lui mais il ne
pouvait pas être à leur portée, la distance était sûrement trop grande. Plusieurs
centaines de soldats de sa garde personnelle barraient le chemin aux barbares
mais ils n’arrêteraient pas leurs flèches et le général fut soudain terrifié. Ils
étaient démoniaques, ces hommes de la steppe. Il avait tout essayé contre eux
et ils étaient quand même là. Beaucoup avaient été blessés mais ils semblaient
ne pas sentir la douleur et bandaient leurs arcs de leurs mains ensanglantés en
dirigeant leurs chevaux vers lui.
Une flèche ayant perdu la moitié de sa force se ficha dans
son armure avec un claquement. Comme si ce bruit libérait sa peur, le général
perdit totalement son sang-froid, fit faire brutalement demi-tour à son cheval
et détala, penché en avant sur sa selle. D’autres flèches sifflèrent par-dessus
sa tête, abattant les hommes qui l’entouraient. Affolé par la perspective de sa
propre mort, Zhu Zhong talonna sa monture et traversa au galop les rangs de sa
garde.
Il ne baissa pas les yeux vers les visages apeurés de ses
soldats qui le voyaient les abandonner. Beaucoup lâchèrent leurs armes et s’enfuirent,
imitant son exemple. Quelques-uns, trop lents à s’écarter, furent renversés par
son cheval. Les yeux larmoyants dans le vent glacé, Zhu Zhong ne pensait qu’à
échapper aux cruels Mongols lancés à ses trousses. Derrière lui, son armée s’effondrait
et le massacre se poursuivait. La horde de Gengis écrasait les soldats
impériaux, tuant jusqu’à avoir les bras douloureux à force de frapper, la
bouche de leurs chevaux blanche d’écume.
Les officiers jin essayèrent trois fois de regrouper leurs
troupes ; chaque tentative échoua parce que Gengis, disposant à présent de
plus d’espace, les dispersait de nouveau par ses charges. Quand les hommes
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