Les Décombres
morale. Ils pensent… que la guerre elle-même a des devoirs de symbole et d’enseignement qui lui permettent d’être fructueuse et victorieuse au-delà de toute contingence (le tiers du pays perdu, l’ invasion, la retraite à toutes jambes : M. Giraudoux voit vraiment les choses de haut, du domaine des purs esprits). Nous n’avons pas à adopter en matière stratégique, les principes de la guerre hitlérienne (ah ! pour cela, nous l’avons supérieurement démontré !) ; puisque la guerre nous est imposée, nous ne la réduirons pas à une équation de poudre, d’acier et d’hypérite. »
M. Jean Giraudoux nous aura offert ce soir-là l’exemple accompli d’un intellectuel mis en face d’une besogne impossible et indécente, qui pense s’en tirer par des acrobaties, des entrechats littéraires, de subtils paradoxes, et termine son exercice la tête la première dans un bourbier d’absurdités. On aura beau dire : cela compte dans une carrière.
Les grosses caisses des journaux tonnaient en l’honneur de Rydz-le-Victorieux, Rydz-Smigly, le grand général aquarelliste. Àl ’Action Française, Maurras s’évertuait à croire que les Polonais jouaient au plus fin, qu’ils se donnaient « le temps d’achever, de préparer leur ligne ». Le bon M. Pujo, vieil enfant barbu, avait la foi pure des doux âges, que j’offusquais fort en lui annonçant que les Polonais étaient cuits, qu’ils n’avaient même pas été capables de livrer une bataille proprement dite. Pujo pensait bien au contraire que Rydz-Smigly emmenait les Allemands dans une nasse et qu’au reste la prochaine saison des pluies arrangerait tout.
Pour moi, si j’étais furibond du contraste entre la jactance homicide de ces [maudits] Slaves et leur piteuse déconfiture, celle-ci m’inspirait aussi une satisfaction secrète. Je n’arrivais pas à éprouver le moindre regret devant leur déroute manifeste, mais plutôt une sorte de bizarre et vengeur plaisir à voir le triomphe de la force habile et dirigée, de la seule cause qui me fûtintelligible .
Quant au peuple, il suivait d’un œil très détaché cette aventure lointaine, dont il ne rapportait à soi aucune conséquence. Il conservait l’œil sec devant les proses les plus flamboyantes d’épithètes pathétiques et justicières sur Czestochowa et autres lieux. Il faut dire que cette littérature ne respirait qu’une médiocre sincérité. Seuls quelques archivistes conservaient un souvenir de la polonophilie romantique. Les folliculaires avaient appris de la veille l’existence de la Lourdes polonaise. Les Juifs et assimilés ayant obtenu de la Pologne ce qu’ils voulaient, la guerre, se seraient bien malaisément tiré une larme pour les madones et les boys-scouts de ce pays papiste dont ils vitupéraient trois mois avant entre eux la férocité réactionnaire et antisémite. Puisque la publicité juive avait toujours passé la Pologne sous silence, quelle idée voulait-on que les lecteurs de Paris-Soir eussent sur elle ?
* * *
J’étais nanti depuis l’année précédente, je l’ai dit, d’un fascicule de mobilisation bleu. J’ignorais tout des catégories militaires à quoi correspondait ce carton, sinon qu’il m’assurait quelque répit. Je ne doutais pas qu’avec mon âge et ma santé, ce délai pût aller au-delà de trois ou quatre semaines. Mais les circulaires m’apprenaient qu’il n’en était rien. La phalange des fascicules bleus constituait apparemment une réserve privilégiée, admise à garder ses pantoufles et à hanter ses lits conjugaux en attendant l’heure incertaine où il lui faudrait boucher les trous.
Quelques commères habiles à supputer la valeur guerrière des mâles avaient bien manifesté sous mon nez, durant les premiers jours, une surprise véhémente de ne point me voir encore en kaki. Le nombre des civils jeunes et florissants que l’on croisait à chaque pas dans Paris eut bientôt raison de ces petites manifestations.
Mais mon fascicule bleu me causait de nouveaux tracas. J’avais ce goût un peu particulier d’aimer l’armée et je sens que la déroute elle-même ne m’en a pas guéri. Non point, il s’en fallait de tout, que j’eusse rapporté de mes chefs militaires une image prestigieuse, mais j’affectionnais le soldat. Je gardais de mon service, au 150 e d’infanterie en Rhénanie, un souvenir délicieux. Le temps assez bref de ce service, trop bref pour que je prisse même
Weitere Kostenlose Bücher