Les révoltés de Cordoue
fils cadets des familles
nobles, et le doyen de la cathédrale en personne, don Juan Fernández de
Cordoue, d’insigne lignage, finit par ne plus savoir combien d’enfants il avait
dispersés dans toute la ville.
La société civile n’était guère différente. Derrière la
pureté qui devait régir la vie matrimoniale semblait se dissimuler un monde de
libertinage, et les scandales se succédaient les uns après les autres, avec des
conséquences sanglantes pour qui était découvert en situation d’adultère. Les
religieuses, recluses la plupart du temps par leurs pères et leurs frères pour
de simples raisons économiques – il se révélait moins coûteux pour le
patrimoine familial de livrer une fille à l’Église que de la doter pour un
époux de sa condition –, et cependant sans aucune vocation religieuse, se
laissaient séduire par des galants qui relevaient le défi d’obtenir un si
précieux trophée dont ils pourraient ensuite s’enorgueillir.
Pour Hernando et les autres Maures qui, comme lui, s’étaient
retrouvés à travailler dur sur les terres du royaume de Grenade, la société
cordouane semblait paresseuse et dégénérée : le travail était mal
considéré ! L’accès aux charges publiques était interdit aux travailleurs.
Les artisans œuvraient le minimum nécessaire pour subvenir à leurs besoins et
une armée d’hidalgos, le plus bas échelon de la noblesse, généralement sans
ressources, préféraient mourir de faim plutôt que s’humilier à trouver un travail.
Leur honneur, ce sentiment exacerbé de l’honneur, inculqué à tous les chrétiens
quelle que fût leur condition ou leur classe sociale, le leur
interdisait !
Hernando s’en était rendu compte quelques jours avant la
célébration de la victoire de Lépante. Il aurait pu demander pardon, comme il
avait failli le faire dans un premier temps ; s’humilier et l’affaire
était réglée, mais quelque chose en lui l’avait poussé à agir autrement :
alors qu’il marchait un soir, distrait, dans l’étroite calle de Armas, près de
l’ermitage de la Consolation, où se dressait l’hospice des enfants trouvés,
avec sa tour où l’on abandonnait les petits non désirés, un jeune hidalgo à
l’allure hautaine, vêtu d’une cape noire, d’une casquette ornée de
passementerie, une épée à la ceinture, qui arrivait en sens inverse, fit un
faux pas et perdit l’équilibre. Tandis qu’il l’aidait à se relever, Hernando
laissa malgré lui échapper un sourire. Loin de le remercier, le jeune noble
lâcha sa main avec une grimace et se dressa devant lui.
— De quoi ris-tu ? grogna l’hidalgo en recouvrant
sa superbe.
— Pardonnez-moi…
— Que regardes-tu ?
L’homme esquissa le geste de porter la main à son épée. Que
regardait-il, en effet ? Après avoir dérapé, le noble s’efforçait de
remplir à nouveau ses chausses de sciure, afin de leur donner, ainsi qu’il le
prétendait, plus belle allure. Fat bouffi d’orgueil ! avait songé
Hernando. Et s’il donnait une leçon à ce petit-maître ?
— Je me demandais… Comment vous appelez-vous ?
bredouilla-t-il délibérément, baissant les yeux au sol.
— Et qui es-tu, pestilentiel imbécile, pour
t’intéresser à mon nom ?
— C’est que…
Hernando réfléchissait à toute vitesse. Présomptueux !
Comment pourrait-il lui donner une leçon ? Les chaussures pointues en
velours sur lesquelles il avait fixé son regard lui indiquaient que l’hidalgo
devait posséder quelque argent. Il observa les chausses à crevés et le bas de
sa cape semi-circulaire, raccommodé avec soin par une domestique.
— C’est que…
— Parle !
— Il me semble… je crois… J’ai l’impression que l’autre
nuit, dans une taverne de la Corredera, j’ai entendu parler de vous…
Il suspendit ses paroles.
— Continue !
— Je ne voudrais pas me tromper, Excellence. Ce que
j’ai entendu… Je ne peux pas. Pardonnez mon audace, mais j’insiste pour savoir
quel est votre nom.
Le jeune noble hésita quelques instants. Hernando aussi.
Dans quelle embrouille se fourrait-il ?
— Don Nicolás Ramírez de Barros, énonça le noble avec
vantardise et solennité, hidalgo de souche.
— Oui, oui, confirma Hernando. Ils parlaient bien de
vous : don Nicolás Ramírez. Je m’en souviens…
— Que disaient-ils ?
— C’étaient deux hommes…
Il marqua une pause un moment. Il allait poursuivre
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