L'Eté de 1939 avant l'orage
nord-est par le canal Lachine. Les très nombreux bâtiments manufacturiers portaient invariablement un panneau avec les mots No employment . Non seulement les Canadiens français subissaient le chômage, mais chaque jour ces écriteaux leur rappelaient que lâéconomie de leur pays échappait à peu près totalement à leur contrôle.
Sur les trottoirs, malgré lâabsence de tout espoir, des hommes dans la force de lââge marchaient dâune entreprise à lâautre pour se faire répéter partout que personne nâavait besoin dâeux. Vingt pour cent des francophones du Québec se trouvaient sans emploi, plus de deux fois plus que chez les anglophones. Bien sûr, ils étaient aussi, et de très loin, les gens les moins scolarisés, condamnés à effectuer les tâches ne demandant aucune compétence, aucune connaissance. La majorité de ses compatriotes rendaient les étrangers, les envahisseurs de 1760 ou les nouveaux venus tirés des ghettos dâEurope, responsables de leurs malheurs. Renaud aurait voulu que les élites canadiennes-françaises, les porteurs de soutane en premier, se retrouvent au banc des accusés dâun véritable tribunal populaire. Ces personnes tenaient le réseau scolaire dans un état de sous-développement insupportable. Pour une génération encore, férus de catéchisme et ignorants de tout le reste, les Canadiens français demeureraient les personnes les plus faiblement scolarisées du monde occidental!
De la rue Wellington, lâavocat passa à la rue Craig. Les manufactures cédaient la place aux maisons de commerce, mais lâincessant défilé des chômeurs ne ralentissait pas. Le soleil de plomb avait complété son déguisement. Sa sueur ranimait les odeurs accumulées dans ses vêtements dâemprunt, ses cheveux mouillés lui collaient au crâne. à midi, un banc du carré Viger lui permit de se reposer un peu. Encore une fois, la présence de très nombreux hommes témoignait de la morosité de lâéconomie. Cela augmentait la visibilité des policiers: ceux-ci devaient prévenir lâéclatement de tout désordre.
Alors que Renaud Daigle, sa veste bien pliée sur le bras afin de profiter de la légère brise pour assécher ses aisselles, sâépongeait le front avec son mouchoir, un individu vint prendre place à côté de lui. Dans la jeune trentaine, le veston de laine quâil avait sur le dos sâornait de quelques accrocs: un vestige de jours meilleurs, ou alors un don dâune société charitable. Dans une main, le chômeur tenait une boîte de conserve, il cherchait dans ses poches avec lâautre. Après un moment, il en extirpa un ouvre-boîtes.
â Câest complètement ridicule, murmura-t-il entre ses dents.
â Pardon?
â Une boîte de conserve. Il y a des gens qui se promènent avec une boîte de conserve pour la donner aux porteurs.
Devant les yeux interrogateurs de Renaud, lâhomme dut se résoudre à expliquer:
â Nous sommes une vingtaine à venir tous les jours à la gare Viger afin de porter les valises des voyageurs de leur voiture jusquâau train. Dans lâautre sens, les Nègres nous font la guerre: câest leur territoire.
La station Viger se trouvait au sud du parc, juste de lâautre côté de la rue Craig. Lâavocat comprenait lâallusion: depuis le siècle dernier, les compagnies ferroviaires embauchaient des Noirs comme porteurs ou pour faire le service dans les wagons de passagers. Bien naturellement, ces personnes devaient tout tenter pour empêcher les chômeurs de porter les valises à leur place.
â Il y a des types qui partent de chez eux le matin avec une boîte de conserve dans leur poche quand ils viennent prendre le train, continuait son interlocuteur. Plutôt que de recevoir une pièce de monnaie, je me retrouve avec cette boîte de fèves au lard Clark.
â Il ne voulait pas que tu boives son aumône.
Sans réfléchir, lâavocat passait tout naturellement au tutoiement prolétarien. Les journaux revenaient souvent sur la nécessité de donner des secours directs en nature, ou alors sous la forme de «bons» échangeables contre des produits de première nécessité. Ces précautions reposaient sur la
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