Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
l’homme de confianced’Édith Cresson, qu’il m’explique comment, par quel miracle Mitterrand a sorti Édith Cresson de son chapeau pour Matignon. Il me répond que, comme toujours avec Mitterrand, tout était prémédité. Il a rencontré Édith Cresson plusieurs fois depuis qu’elle a quitté le gouvernement Rocard, et il lui a progressivement laissé entendre qu’elle pourrait, le cas échéant, se retrouver à Matignon. Comme Édith connaît très bien son fonctionnement, elle savait qu’il avait forcément plusieurs fers au feu. Donc, elle n’y a pas vraiment cru, jusqu’au dernier moment.
Curieux homme, cet Abel Farnoux ! Franc-maçon affirmé, il semble exercer sur Édith une influence énorme, comme s’il était pour elle une sorte de gourou. Il est inconnu du grand public : il a pourtant été un grand résistant, sa femme a été déportée à Auschwitz, il a toujours été à gauche. Quand est-il devenu l’homme-miracle d’Édith Cresson, son éminence grise ? Quel rôle joue-t-il auprès d’elle ? Qu’y a-t-il entre eux deux ? Il paraît qu’il n’est pas rare qu’à Matignon Abel demande à Édith de lui apporter un café. Elle pourrait refuser ou simplement faire mine de ne pas entendre. Au contraire, elle se lève, remplit une tasse, la lui apporte.
Je comprends fort bien cette attitude : elle veut montrer qu’elle ne craint pas de servir à boire, même devenue Premier ministre. Il n’empêche : ce sont des images qui choquent le monde politique, et le monde tout court. Homme ou femme, un Premier ministre ne sert pas un de ses conseillers, même par gentillesse.
Tout cela nourrit une sorte de légende noire autour d’Abel Farnoux, qui dit lui-même exercer une immense influence sur Édith. Il me fait penser à ces conseillers en communication qui croient servir la personnalité pour laquelle ils travaillent en ne pouvant s’empêcher de dire que celle-ci leur doit tout : stratégie, tactique, comportement. C’est le pire service à rendre à celui ou celle qui les emploie.
Pour l’instant, je ne partage tout de même pas l’état d’esprit des Français vis-à-vis de leur Premier ministre. Ce n’est pas une réussite, non, je n’irai pas jusqu’à penser cela. Est-ce déjà un échec ? Je n’en suis pas si sûre.
8 juillet
Avant de commenter l’interview ahurissante accordée par Édith Cresson, il y a huit jours, à Gérard Carreyrou et Franz-Olivier Giesbert, et diffusée aujourd’hui, un mot sur la nouvelle émission qu’Étienne Mougeotte vient de confier à un quatuor des anciens d’Europe 1, « Le Droit de savoir ».
Je ne me fais aucune illusion : c’est évidemment un moyen de me marginaliser. Je m’occupe de la rédaction, des problèmes techniques et matériels, des ego des uns et des autres, tandis que l’émission d’information la plus importante de la chaîne m’échappe. Pour l’heure, je dois à un équilibre précaire de ne pas avoir à quitter mon poste : ni Le Lay ni Bouygues ne veulent laisser le champ complètement libre à Étienne Mougeotte. Mon maintien est lié à une lutte au sommet que je pressens, à laquelle je ne participe pas et dont je ne sais rien. Je reste donc à mon poste jusqu’à ce que j’y voie plus clair.
Dans le cadre de cette émission, donc, Gérard Carreyrou et Franz-Olivier Giesbert sont allés rencontrer la semaine dernière Édith Cresson, vêtue d’un pull-over blanc, souriante, dans sa maison de campagne du Tertre, en Anjou. L’entretien a été enregistré le 30 juin, soit le jour où Jean-Louis Bianco, en charge des problèmes d’immigration, lors d’un passage au JT, avait prudemment convenu que les reconduites de clandestins n’étaient pas assez exécutées.
Une semaine plus tard, donc, l’interview de Cresson vient d’être diffusée dans le journal de 20 heures et j’imagine déjà, demain, ses retombées fracassantes. Comment ses adjoints, ses collaborateurs, ses chargés de presse et tutti quanti l’ont-ils laissée parler de sujets aussi importants sans préparation, sans même qu’elle en mesure l’impact ! Comment elle-même s’est-elle précipitée dans un tel piège ?
D’autant qu’elle a eu le temps, elle l’a dit, de visionner l’interview accordée, et qu’elle n’y a rien trouvé qui fasse problème. Entre le 30 juin et le 8 juillet, beaucoup de ministres et de dirigeants du PS, alertés sur l’existence d’une interview d’Édith Cresson
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