Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
droit de grève doit demeurer intouché, explique-t-il sans se départir de son sourire, le droit de manifestation également, mais « l’entrave à la circulation est un délit ». « L’autorité de l’État, termine-t-il, ne se décrète pas, elle s’exerce. » Tout cela sans mouvement du menton, avec calme, sans aigreur ni agressivité.
Après plusieurs jours, sinon plusieurs semaines de désordre, je trouve ce langage assez roboratif.
Lui-même, en revanche – il le dit en quittant le plateau –, commence à ressentir, au bout de quelques mois seulement, une certaine fatigue. Quelle disponibilité, pourtant, quelle maîtrise dans son expression, tout cela sans effort apparent...
13 juillet
Le mouvement des camionneurs arrêté, sinon brisé, la discussion sur Maastricht réenvahit toute l’actualité politique. Le référendum brouille les cartes. Jacques Chirac, donc, est tombé de cheval, au moins pour l’instant. Mitterrand a les cartes en main : il ne va pas se priver de diviser l’opposition en attisant l’éternel conflit Giscard/Chirac.
Tout cela, pourtant, ne fait pas remonter le Parti socialiste. Samedi et dimanche, à Bordeaux où se tient le congrès du PS, Laurent Fabius n’a pas pu réunir les socialistes autour d’un projet commun, il n’a pas su faire l’unité de son parti : Lionel Jospin n’a pas marché, et Jean-Pierre Chevènement, hué, a joué les Cassandre sur l’Europe et sa monnaie unique.
Deux enseignements à tirer de ce congrès socialiste : d’abord, que le couplet de la vertu outragée face au complot des juges a, comme d’habitude, bien marché. Applaudissements, salle debout, succès assuré. Le second est que le Parti a choisi Rocard contre Delors. Décidément, les socialistes ne reconnaissent pas celui-ci comme un des leurs. Et Rocard, avec ses hauts et ses bas, sa nouvelle femme psychanalyste et son « parler-vrai », son faux enthousiasme et sa bonne perception des vrais problèmes de la société française, reste tout de même le meilleur candidat « virtuel ».
14 juillet
Intervention télévisée de Mitterrand. Entretien excellent dans la forme, assez inexistant par le fond. Avec ce tour de passe-passe, ou presque, qui consiste, pour lui, à soutenir d’un côté que le référendum sur l’Europe est bien, à ses yeux, l’événement majeur du septennat, et, de l’autre, dans le même temps, qu’il n’aurait aucune raison de quitter l’Élysée si le « non » l’emportait au référendum.
Son message essentiel tient donc en peu de mots : il ne quittera pas le pouvoir si le « non » à Maastricht est vainqueur le 20 septembre prochain. Est-ce à dire qu’un désaveu du chef de l’État sur l’Europe serait sans importance ? Non, dit-il, puisqu’il s’agirait alors de casser l’Europe et d’enterrer quarante-cinq ans de politique étrangère, notamment onze ans de sa politique étrangère à lui. Important serait donc le « oui » à Maastricht, mais pas au point de le contraindre à donner sa démission en cas d’échec.
On est loin de la position du général de Gaulle en avril 1969 !
Celle de Mitterrand est tout bonnement réaliste : il sait que les référendums se transforment souvent en machines à abattre celui qui y a recours. Eh bien non : le refus de l’Europe de Maastricht ne sera en aucun cas un moyen immédiat et efficace de se débarrasser de lui. « Je ne veux pas m’approprier le “oui” », a-t-il dit en substance, ce qui est un moyen de suggérer à ses ennemis politiques de ne pas s’approprier le « non »...
Cela s’appelle prendre les devants. Je suppose que Laurent Fabius avait cette préoccupation en tête lorsqu’il m’a dit, lors de notre déjeuner de la semaine dernière, « que la présence effective de Mitterrand, à ce stade de la campagne, ne lui paraissait pas souhaitable ».
Mitterrand n’apparaîtra qu’au tout dernier moment, pour ne pas donner prise, avant, à ses adversaires politiques.
15 juillet
Vu Jean-Noël Jeanneney. Il est sensible, comme moi, à la dualité de Mitterrand : d’un côté, impérial, superbe, navigant sur les crises, toujours prompt à rebondir, à l’affût de son adversaire ; de l’autre, presque « minable », irrité et irritant.
16 juillet
Déjeuner chez Michel Vauzelle, au ministère de la Justice. Vraiment sympathique, toujours prêt à rire et vidant avec rapidité la bouteille de tavel rosé qui, grâce
Weitere Kostenlose Bücher