Chronique de mon erreur judiciaire
judiciaire en cours et promettent « de réparer le préjudice » s’il y a lieu, une fois l’affaire terminée.
Dans ce tumulte général, l’un des accusés s’étant vu refuser la liberté casse de rage une partie des panneaux d’affichage. Les cinq mis en cause « libres », Odile, Roselyne Godard et son époux, Karine Duchochois et moi restons ensemble salle des pas perdus, dans l’attente de nos conseils restés avec le président pour déterminer le planning des semaines à venir. À leur sortie, nous apprenons qu’il n’y aura pas d’audience le vendredi, pont de l’Ascension oblige, et que le procès durera une semaine de plus. Pas de doute, si tous nous avons franchi un grand palier vers la vérité, rien n’est encore définitivement joué. La roue de la justice tourne toujours et si elle a connu des ratés, elle peut encore briser le dos, par solidarité de caste, de certains d’entre nous. Derrière l’euphorie, notre vigilance doit rester intacte.
Chapitre 37
Le procès, Acte II, scène 4
ou
Un dramatique entracte
Je sors de l’audience épuisé, vidé, et Dany, qui me raccompagne à son domicile avec Thérèse, téléphone à son médecin pour qu’il vienne m’examiner. Face à tant d’émotions, de tension, de coups au cœur, mon état dépressif s’aggrave. Dès mon arrivée chez ma sœur en week-end, je me vois donc conduit à l’hôpital psychiatrique d’Armentières, l’EPSM où, après avoir rempli un dossier d’admission, je suis examiné par l’interne de garde, puis par le médecin psychiatre. Lequel, chef du service, change mon traitement et m’explique qu’il lui faut au moins deux ou trois semaines pour soigner la détresse affective et la souffrance qui me rongent. Mais je ne peux rester là longtemps. Mieux, je ne le veux pas : si je reste hospitalisé, mon procès risquerait d’être disjoint des autres, donc retardé, et ce nouveau délai je ne le souhaite à aucun prix.
*
Le lendemain, réveillé assez tôt alors que je prie pour obtenir un repos salvateur, je m’entretiens avec un psychothérapeute, puis passe la fin de la matinée assis sur une chaise, sans bouger. Même en ces lieux a priori protégés de l’extérieur, les journaux parlent de l’affaire d’Outreau et de ses rebondissements. Le revirement des médias devrait me combler mais en fait cette médiatisation à outrance me donne l’impression que cette affaire me suivra partout sans jamais cesser de me hanter.
Le jour suivant, je persiste à me reposer et à tenter d’éloigner le spectre du tribunal. Un médecin psychiatre estime que je pourrais suivre les séances mais précise que, selon elle, cette présence relève de la pure permission, considérant que je suis en fait incapable d’affronter une telle douleur.
La chef de service, de son côté, se montre beaucoup plus prudente. Reprenant les propos de sa collègue, elle me conseille vivement de rester, prête à me signer un certificat médical destiné au tribunal. Mais à elle aussi j’explique que je ne peux me dérober, refusant de me soustraire à ces instants que j’attends depuis si longtemps. Elle comprend mais me met en garde. Selon elle, je cours un grave danger. Mon état mental n’est pas au beau fixe, c’est le moins que l’on puisse dire, et mon corps encore plus éprouvé qu’avant. N’ai-je pas perdu un kilo, frisant les soixante-six kilos. Pas de doute, un procès est une méthode d’amaigrissement imparable !
Chapitre 38
Le procès, Acte III, scène 1
ou
Les auditions reprennent et l’instruction se délite
Comment raconter un procès majeur sans craindre de paraître trop répétitif ? Sans risque de lasser ? L’écueil existe pour tous ceux qui sont victimes d’une erreur judiciaire, mais il convient ici de franchir la peur de l’ennui ou du rabâchage en soulignant combien décrire les erreurs commises lors de l’instruction met au jour le malaise que procure l’affaire d’Outreau. En narrant comment peu à peu des pans entiers de l’accusation s’effritent puis s’écroulent, c’est tout l’édifice judiciaire qui laisse apparaître ses lézardes. Or, c’est sur ce champ de ruines que ma vie, comme celle des douze autres accusés innocents, devra se reconstruire. Et qu’en est-il du quatorzième, décédé en prison ?
*
Lundi. À 10 heures, la matinée débute par l’interrogatoire des deux derniers accusés, les voisins directs des Delay entre 1998 et 1999,
Weitere Kostenlose Bücher