La pierre et le sabre
quatre-vingts ans, a cessé toute activité. Il s’ennuie
affreusement. Quand vous avez dit que vous gagniez votre vie en jouant de la
flûte, il m’est venu à l’esprit que cela pourrait lui être d’un grand réconfort
si vous étiez là pour lui en jouer de temps à autre. Cela vous plairait-il ?
Le vieillard fit aussitôt chorus
en approuvant avec enthousiasme.
— Il faut absolument l’accompagner,
insista-t-il. Vous le savez sans doute, le vieux seigneur de Koyagyū est
le grand Yagyū Muneyoshi. Depuis sa retraite, il a pris le nom de
Sekishūsai. Dès que son héritier, Munenori, seigneur de Tajima, est rentré
de Sekigahara, il a été convoqué à Edo et nommé instructeur dans la maison du Shōgun.
Pensez donc, il n’existe pas de plus grande famille au Japon que les Yagyūs.
Etre invitée à Koyagyū constitue à soi seul un honneur. Je vous en prie, n’hésitez
pas, acceptez !
Quand elle apprit que Kizaemon
était au service de la célèbre maison de Yagyū, Otsū se félicita d’avoir
deviné qu’il ne s’agissait pas d’un samouraï ordinaire. Pourtant, elle ne
savait que répondre à sa proposition.
Devant son silence, Kizaemon lui
demanda :
— Vous ne voulez pas venir ?
— Ce n’est pas cela. Je ne
pourrais souhaiter meilleure offre. Je crains seulement de ne pas jouer assez
bien pour un aussi grand personnage que Yagyū Muneyoshi.
— Oh ! ne vous inquiétez
pas. Les Yagyūs sont très différents des autres daimyōs. Sekishūsai,
notamment, a les goûts simples et paisibles d’un maître du thé. Je crois qu’il
serait plus malheureux de votre manque d’assurance que de ce que vous croyez
être votre absence de talent.
Otsū se rendait compte qu’aller
à Koyagyū, plutôt qu’errer sans but en direction de Nara, lui offrait
quelque espoir, si léger fût-il. Depuis la mort de Yoshioka Kempō,
nombreux étaient ceux qui considéraient les Yagyūs comme les plus grands
pratiquants des arts martiaux du pays. L’on pouvait espérer que des hommes d’épée
venus du pays tout entier se présenteraient à leur porte, et qu’il y aurait
même un registre de visiteurs. Quel bonheur, si sur cette liste Otsū
trouvait le nom de Miyamoto Musashi !
En songeant à cette éventualité,
elle dit gaiement :
— Si vous croyez vraiment que
je donnerai satisfaction, j’irai.
— Vous viendrez ?
Magnifique ! Je vous en suis bien reconnaissant... Hum, je doute qu’une
femme puisse faire à pied, avant la nuit, tout le chemin jusque-là. Savez-vous
monter à cheval ?
— Oui.
Kizaemon se courba pour passer
sous l’auvent de la boutique, et fit un signe de la main en direction du pont.
Le palefrenier qui attendait là accourut avec un cheval, sur lequel Kizaemon
fit monter Otsū tandis que lui-même marchait à son côté.
Jōtarō les aperçut de la
colline, derrière la maison de thé, et leur cria :
— Vous partez déjà ?
— Oui, nous partons !
— Attendez-moi !
Ils se trouvaient à mi-chemin du
pont d’Uji quand Jōtarō les rattrapa. Kizaemon lui demanda ce qu’il
avait fait ; il répondit que des quantités d’hommes, dans un petit bois
sur la colline, jouaient à un jeu quelconque. Il ne savait pas quel jeu c’était,
mais ç’avait l’air intéressant.
Le palefrenier se mit à rire.
— Ça devaient être ces
canailles de rōnins qui jouaient. Ils n’ont pas de quoi manger ;
aussi, ils attirent les voyageurs vers leurs jeux et leur prennent jusqu’à leur
chemise. C’est une honte !
— Alors, ils jouent pour
vivre ? demanda Kizaemon.
— Les joueurs sont encore les
moins mauvais, répondit le palefrenier. Beaucoup d’autres volent des enfants et
font du chantage. Ils sont d’une telle violence que personne n’arrive à les en
empêcher.
— Pourquoi le seigneur du
district ne les arrête-t-il pas ou ne les chasse-t-il pas ?
— Ils sont trop nombreux :
beaucoup plus qu’il n’en peut affronter. Si tous les rōnins de Kawachi,
Yamato et Kii se groupaient ensemble, ils seraient plus forts que ses propres
troupes.
— On me dit qu’ils pullulent
aussi à Kōga.
— Oui. Ceux de Tsutsui s’y
sont enfuis. Ils sont bien décidés à s’y cramponner jusqu’à la prochaine
guerre.
— Vous parlez toujours comme
ça des rōnins, intervint Jōtarō, mais il doit y en avoir de
bons.
— C’est vrai, convint
Kizaemon.
— Mon maître est un rōnin !
— Voilà donc pourquoi tu
prenais leur défense !
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