La pierre et le sabre
aujourd’hui... Je
reviendrai une autre fois.
— Et vous ?
— Non. Je ne me sens pas bien
à la hauteur aujourd’hui.
L’un après l’autre ils se
défilèrent, jusqu’à ce que Musashi vît le doigt le désigner.
— Et vous ?
— S’il vous plaît.
— « S’il vous plaît » ?
Qu’entendez-vous par là ?
— J’entends par là que j’aimerais
combattre.
Tous les yeux se rassemblèrent sur
Musashi tandis qu’il se levait. L’orgueilleux Agon s’était retiré de la piste ;
il causait et riait avec un groupe de prêtres ; mais quand il apprit qu’on
lui avait trouvé un autre adversaire, il eut une expression d’ennui et dit
paresseusement :
— Que quelqu’un me remplace.
— Allez-y, insistèrent-ils.
Il n’y en a plus qu’un.
Agon céda et regagna nonchalamment
le centre de la piste. Une fois de plus, il saisit la perche de bois noir et
luisant qui lui semblait totalement familière. En succession rapide, il se mit
en position d’attaque, tourna le dos à Musashi, et s’élança au pas de charge
dans l’autre direction.
— Yah-h-h-h !
Poussant un cri furieux, il se
précipita vers le mur du fond, et jeta méchamment sa lance à un endroit qui
servait aux exercices. On venait de remplacer les planches ; pourtant,
malgré l’élasticité du bois neuf, la lance sans fer d’Agon passa droit au
travers.
— ... Yow-w-w !
Son grotesque cri de triomphe se
répercuta à travers la salle, tandis qu’il dégageait sa lance et revenait en
dansant plutôt qu’en marchant vers Musashi ; son corps musculeux fumait.
Prenant position à quelque distance, il considéra férocement son dernier
adversaire. Musashi s’était avancé avec son seul sabre de bois ; il se
tenait absolument immobile, l’air un peu surpris.
— ... Prêt ! cria Agon.
Un rire mordant se fit entendre de
l’autre côté de la fenêtre, et une voix dit :
— Agon, ne fais pas l’idiot !
Regarde, espèce de lourdaud stupide, regarde ! Ce n’est pas à une planche
que tu es sur le point de t’attaquer.
Sans changer de posture, Agon
regarda vers la fenêtre.
— Qui est là ?
vociféra-t-il.
Le rire continua ; alors
apparurent, au-dessus du rebord de la fenêtre, un crâne luisant et une paire de
sourcils neigeux.
— Ça ne te vaudra rien, Agon.
Pas cette fois. Laisse cet homme attendre jusqu’à après-demain le retour d’Inshun.
Musashi, qui avait lui aussi
tourné la tête en direction de la fenêtre, vit que la face était celle du
vieillard qu’il avait vu en arrivant au Hōzōin ; mais à peine s’en
était-il rendu compte que la tête disparut.
Agon tint compte de l’avertissement
du vieux en ceci qu’il desserra les doigts autour de son arme ; mais à
peine ses yeux se posèrent-ils de nouveau sur Musashi qu’il poussa un juron dans
la direction de la fenêtre maintenant vide... et ignora le conseil qu’il avait
reçu.
Comme Agon resserrait les doigts
sur sa lance, Musashi lui demanda pour la forme :
— Etes-vous prêt, maintenant ?
Cette sollicitude mit Agon en
fureur. Il avait des muscles d’acier ; quand il sautait, c’était avec une
impressionnante légèreté. Ses pieds semblaient par terre et en l’air à la fois,
frémissant comme le clair de lune sur les vagues de l’océan.
Musashi se tenait parfaitement
immobile ; du moins le paraissait-il. Son attitude n’avait rien d’exceptionnel ;
il tendait son sabre avec les deux mains ; mais, étant un peu plus petit
que son adversaire et moins visiblement musclé, il avait l’air presque
insouciant. La grande différence était dans les yeux. Ceux de Musashi avaient l’acuité
de ceux d’un oiseau.
Agon secoua la tête, peut-être
pour se débarrasser de la sueur qui lui ruisselait du front – ou des
paroles d’avertissement du vieux. S’étaient-elles gravées dans son esprit ?
Essayait-il de les en chasser ? Quelle qu’en fût la raison, il était
extrêmement agité. Il changea plusieurs fois de position pour essayer d’attirer
Musashi ; mais ce dernier demeura immobile.
La botte d’Agon s’accompagna d’un
cri perçant. Dans le fragment de seconde qui décida de la rencontre, Musashi
para et contre-attaqua.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Les autres prêtres s’élancèrent en
foule, et formèrent un cercle noir autour d’Agon. Au milieu de la confusion
générale, quelques-uns trébuchèrent sur sa lance d’exercice, et s’étalèrent.
Un prêtre se
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