La pierre et le sabre
leur
donneraient matière à paris.
Il poursuivit en disant que déjà l’on
dressait les estrades, et que cela s’annonçait fort bien. Ils estimaient
toutefois qu’ils avaient besoin d’un autre homme : avec eux trois
seulement, un samouraï vraiment fort risquait de se présenter et de les battre
tous, ce qui voudrait dire que leur argent durement gagné s’évanouirait en
fumée. Ils avaient décrété que Musashi était juste l’homme qu’il leur fallait.
S’il acceptait de se joindre à eux, non seulement ils partageraient les
bénéfices, mais lui paieraient la nourriture et le logement à l’époque des
affrontements. De la sorte, il pourrait sans difficulté gagner vite de l’argent
pour ses futurs voyages.
Musashi prêta une oreille un peu
amusée à leurs cajoleries, mais au bout d’un moment il s’en lassa et les
interrompit :
— Si c’est là tout ce que
vous désirez, inutile d’en discuter. Cela ne m’intéresse pas.
— Mais pourquoi ?
demanda Dampachi. Pourquoi cela ne vous intéresse-t-il pas ?
La colère juvénile de Musashi
explosa.
— Je ne suis pas baladin !
déclara-t-il avec indignation. Et je mange avec des baguettes, non point avec
mon sabre !
— Que voulez-vous dire par là ?
protestèrent les trois autres, implicitement insultés.
— Vous ne comprenez donc pas,
espèces d’idiots ? Je suis un samouraï, et j’ai l’intention de rester un
samouraï. Dussé-je en mourir de faim. Et maintenant, dehors !
L’un des hommes tordit la bouche
en un mauvais rictus ; un autre, rouge de colère, cria :
— Vous regretterez vos
paroles !
Ils savaient bien qu’à eux trois
réunis, ils ne faisaient pas le poids avec Musashi ; mais pour sauver la
face ils sortirent avec fracas, l’air menaçant, en faisant de leur mieux pour
donner l’impression qu’ils n’allaient pas en rester là.
Cette nuit-là, comme les quelques
nuits précédentes, il y eut une lune laiteuse, légèrement voilée. La jeune
maîtresse de maison, délivrée de son inquiétude tant que Musashi séjournait là,
veilla à lui servir une exquise nourriture et du saké de bonne qualité. Il dîna
en bas avec la famille, et le saké le mit en douce humeur.
Remonté dans sa chambre, il s’étendit
par terre. Sa pensée revint bientôt à Nikkan.
« C’est humiliant », se
dit-il.
Les adversaires qu’il avait
vaincus, même ceux qu’il avait tués ou à demi tués, s’évanouissaient toujours
de son esprit comme neige au soleil ; mais il ne pouvait oublier quiconque
avait eu l’avantage sur lui en quoi que ce fût, et, par conséquent, tous ceux en
lesquels il sentait une présence irrésistible. Les hommes de cette sorte le
hantaient comme de vivants fantômes, et il songeait sans cesse au moyen de les
éclipser un jour.
« Humiliant ! »
répéta-t-il.
Il se prit la tête à deux mains
pour réfléchir au moyen de l’emporter sur Nikkan, d’affronter sans faiblir ce
regard inhumain. Depuis deux jours, cette question le rongeait. Non qu’il
voulût à Nikkan aucun mal, mais il était amèrement déçu par lui-même.
« Est-ce que je ne vaux rien ? »
se demandait-il avec tristesse. Ayant appris seul l’art du sabre, et par
conséquent incapable d’évaluer objectivement sa propre force, il ne pouvait s’empêcher
de douter de sa propre aptitude à acquérir jamais un pouvoir comme celui dont
rayonnait le vieux prêtre.
Nikkan lui avait dit qu’il était
trop fort, qu’il devait apprendre à devenir plus faible. Voilà qui le plongeait
dans des abîmes de perplexité. Pour un guerrier, la force n’était-elle pas la
plus importante des qualités ? N’était-elle pas ce qui rendait un guerrier
supérieur aux autres ? Comment Nikkan la pouvait-il considérer comme un
défaut ?
« Peut-être que le vieux
coquin se moquait de moi, songeait Musashi. Peut-être qu’étant donné ma
jeunesse il avait résolu de parler par énigmes à seule fin de me plonger dans la
confusion pour s’amuser. Puis, après mon départ, il a bien ri. C’est possible. »
En des moments pareils, Musashi se
demandait s’il avait été sage de lire tous ces livres, au château de Himeji.
Jusque-là, il ne s’était jamais beaucoup soucié de réfléchir ; mais maintenant,
à chaque événement qui se produisait, il n’avait de cesse qu’il en trouvât une
explication satisfaisante pour son intellect. Auparavant, il avait agi par
instinct ; à présent, il lui fallait
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