La pierre et le sabre
à l’intérieur de l’enclos,
contournait le bosquet de bambou puis ressortait de sous la clôture pour gagner
la partie inférieure du domaine. Musashi se lava le visage et but jusqu’à plus
soif en guise de petit déjeuner. L’eau était bonne, si bonne que le jeune homme
supposa qu’elle constituait la raison principale du choix de ce lieu par Sekishūsai
pour se retirer du monde. Pourtant, ignorant tout de l’art de la cérémonie du
thé, il ne se doutait pas qu’une eau d’une telle pureté exauçait les vœux d’un
maître du thé.
Il rinça sa serviette dans le
cours d’eau, et, s’étant bien frotté la nuque, se cura les ongles. Puis il se
coiffa avec le stylet attaché à son sabre. Sekishūsai était non seulement
le maître du style Yagyū mais l’un des plus grands hommes du pays, aussi
Musashi entendait-il se montrer à son avantage ; lui-même n’était qu’un guerrier
anonyme, aussi différent de Sekishūsai que de la lune la plus infime
étoile.
Tout en se tapotant les cheveux et
en se redressant le col, il éprouvait un calme intérieur. Il avait l’esprit
clair ; il était bien décidé à frapper au portail comme n’importe quel
visiteur ordinaire.
La maison se trouvait à bonne
distance, sur la pente de la colline, et il y avait peu de chance que l’on pût
entendre. Musashi regarda autour de lui, en quête d’un heurtoir quelconque et
vit deux pancartes, de part et d’autre du portail. Elles étaient
merveilleusement gravées ; l’on avait rempli le creux des lettres d’une
argile bleuâtre qui donnait une patine de bronze. A droite, on lisait ces mots :
Ô
scribes, ne soupçonnez pas
Celui
qui aime à clore son château.
Et à gauche :
Ici
ne trouverez aucun homme d’épée,
Seulement,
dans les champs, les jeunes rossignols.
Ce poème s’adressait aux « scribes »,
c’est-à-dire aux personnages du château, mais il présentait une signification
plus profonde. Le vieillard n’avait pas fermé sa porte aux seuls étudiants
errants mais à toutes les affaires de ce monde, à ses honneurs aussi bien qu’à
ses tribulations. Il avait tiré un trait sur les désirs profanes, tant les
siens propres que ceux d’autrui.
« Je suis encore jeune, pensa
Musashi. Trop jeune ! Cet homme est tout à fait hors de ma portée. »
Le désir de frapper au portail se
dissipa. Et même, l’idée de tomber sur le vieil homme reclus paraissait
maintenant barbare ; Musashi eut grand-honte.
Seuls, les fleurs et les oiseaux,
le vent et la lune, devaient franchir ce seuil. Sekishūsai avait cessé d’être
le plus grand escrimeur du pays, le seigneur d’un fief ; c’était un homme
retourné à la nature ; il avait renoncé aux vanités de la vie humaine.
Bouleverser sa maison serait un sacrilège. Et quel honneur, quelle distinction
tirer de la défaite d’un homme pour qui honneur et distinction étaient devenus
des mots vides de sens ?
« J’ai bien fait de lire
cela, se dit Musashi. Si je ne l’avais pas lu, je me serais couvert de ridicule ! »
Le soleil était maintenant assez
haut dans le ciel, et les rossignols avaient cessé de chanter. D’une certaine
distance à flanc de colline parvint un bruit de pas rapides. Un groupe de
petits oiseaux effrayés s’envola. Musashi regarda à travers le portail pour
voir qui venait.
C’était Otsū.
C’était donc bien sa flûte qu’il
avait entendue ! Devait-il attendre et la rencontrer ? S’en aller ?
« Je veux avoir une conversation avec elle, songea-t-il. Il le faut ! »
Il fut pris d’indécision. Son cœur
battait ; sa confiance en lui-même l’abandonnait.
Otsū descendit en courant le
sentier jusqu’à un mètre environ de l’endroit où se tenait Musashi. Alors, elle
s’arrêta et se retourna en poussant un petit cri de surprise.
— Moi qui le croyais sur mes
talons, murmura-t-elle en regardant autour d’elle.
Puis elle regrimpa la pente en
appelant :
— ... Jōtarō !
Où es-tu ?
Au son de sa voix, Musashi rougit
de confusion et se mit à transpirer. Son manque d’assurance le révoltait. Il ne
pouvait bouger de sa cachette, dans l’ombre des arbres.
Après un bref intervalle, Otsū
appela de nouveau, et cette fois il y eut une réponse :
— Je suis là. Où êtes-vous ?
cria Jōtarō de la partie supérieure du bosquet.
— Par ici !
répondit-elle. Je t’ai dit de ne pas t’éloigner comme ça.
Jōtarō la rejoignit
Weitere Kostenlose Bücher