Le roi d'août
peu, l'Anglais gagnait du terrain, reprenait à son adversaire ses conquêtes.
Cet avantage culmina au tout début de l'été, quand les deux armées se trouvèrent soudain à proximité l'une de l'autre, échangèrent des défis et parurent sur le point de livrer bataille. Le roi de France, cependant, ordonna une retraite discrète : ses troupes étaient trop épuisées, trop démoralisées et en trop petit nombre pour affronter celles de l'ennemi.
Au lieu de lui permettre de souffler, ce repli se solda par un désastre.
Richard, mécontent d'être privé d'une épique chevauchée, le poursuivit et le rattrapa dans la forêt de Fréteval, le prenant totalement au dépourvu. Après un engagement catastrophique, les chevaliers français n'eurent d'autre choix que de fuir sous peine d'être capturés ou tués. Ils abandonnaient derrière eux leur train de chariots qui recelait un butin non négligeable, ainsi qu'une partie des archives comptables du royaume. Gautier le Jeune, fils du chambellan, aurait en reconstituant ces dernières l'occasion de prouver que la confiance mise en lui n'était pas déplacée.
La défaite avait été cruelle et humiliante. Ce ne fut pas la dernière.
Des pluies diluviennes providentielles amenèrent toutefois une trêve d'hiver précoce qui laissa au parti français le temps de reprendre des forces et à Philippe celui de traiter d'autres problèmes : n'était-il pas redevenu célibataire ?
« Il [Richard] ne pouvait avancer sans qu'il y eût autour de lui
si grande presse de gens manifestant leur joie par des danses et des
rondes qu'on n'aurait pu jeter une pomme sans qu'elle fût tombée
sur quelqu'un avant de toucher terre. Partout sonnaient les
cloches : vieux et jeunes allaient en longues processions, chantant :
Dieu est venu avec sa puissance ; bientôt s'en ira le roi de France. »
Anonyme
2
L'hiver à Cysoing, près de Tournai, était plus rigoureux qu'à Paris. Il y neigeait plus, plus tôt, plus longtemps. Il y faisait si froid qu'au cœur de décembre, l'eau gelait même à l'intérieur des bâtiments ; il fallait casser la glace dans les bassins pour se laver.
Isambour n'en souffrait pas : au Danemark, l'hiver était bien plus rude encore. Elle passait ses journées enveloppée de fourrures qu'elle ne quittait que pour aller prier à la chapelle, offrant alors à Dieu la douleur mise en sa chair et ses os par le gel.
L'abbaye, de construction déjà ancienne, n'avait rien pour inspirer la gaieté. Ce n'était que bâtiments de pierre sombre délavés par les intempéries, moussus, par endroits envahis de lierre. À l'intérieur, nulle décoration n'était de mise, sinon des crucifix et des images pieuses, et l'ameublement était des plus Spartiates, si bien que là aussi, il semblait n'y avoir que de la pierre. Pierre grise des murs, pierre noircie de fumée des immenses cheminées, pierre brune du cloître et des couloirs, polie par des millions de pas. Les moines qui vivaient là, sous la férule du père abbé Roger, n'usaient guère de chandelles, si bien qu'à la mauvaise saison, même en pleine journée, les pièces paraissaient se refermer sur leurs occupants, les parois se rapprocher, les plafonds descendre, au point qu'on avait parfois l'impression de se trouver dans un tombeau.
De cela non plus, Isambour ne souffrait pas. Elle aimait les pierres. Elle en aimait la vue, l'odeur de poussière, le contact rêche. Tout enfant, déjà, elle prenait plaisir à palper les murs de sa chambre, suivant du bout des doigts le mortier des joints, distinguant sur les blocs les traces de l'érosion et celles de l'outil du tailleur. Elle avait aimé presser son corps nu contre les murailles, qui ne l'avaient jamais seulement éraflée. Souvent, elle avait cru pouvoir s'y fondre, devenir pierre elle aussi, non pas la pierre choisie avec soin, sculptée et polie d'une statue, mais la pierre brute d'une courtine ou d'un piton rocheux. Elle ne se risquait plus à pareils jeux depuis qu'elle était femme, sachant qu'ils avaient quelque chose de pervers, sentant confusément que le plaisir sensuel qu'elle en tirait était impie. Rêveuse ou troublée, cependant, elle se surprenait encore parfois à caresser d'une main machinale un pilier, un appui de fenêtre, à en tirer du réconfort. Et elle était encore capable de reconnaître une roche les yeux fermés.
Non, être entourée de pierre ne la dérangeait pas, pas plus que l'impression d'occuper une tombe :
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