Bücher online kostenlos Kostenlos Online Lesen
Le roi d'août

Le roi d'août

Titel: Le roi d'août Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Michel Pagel
Vom Netzwerk:
confiante en la parole du Christ, elle ne craignait pas la mort, et l'idée d'être enterrée ne l'emplissait d'aucune horreur, bien au contraire. Combien de fois avait-elle fait creuser par ses petits camarades de jeux un trou dans lequel ils l'enfouissaient jusqu'au cou ? Combien de fois avait-elle été battue pour avoir ainsi gâté ses habits ? Au contact de la terre, comme de la pierre, elle se sentait bien. Elle songeait parfois qu'on eût pu l'enterrer vivante sans qu'elle frémît.
    Depuis quelques mois, en tout cas, elle n'eût pas protesté. Devenir terre, devenir pierre, voilà qui eût été bien préférable à sa condition d'épouse humiliée.
    Plus d'un an s'était écoulé depuis la sentence de divorce. Un an passé en cette abbaye de Cysoing, aux limites extrêmes du royaume, comme si le roi avait voulu l'éloigner le plus possible. Lorsqu'elle y était arrivée, elle s'était rendu compte qu'aucune somme ne lui avait été allouée pour son entretien, malgré les promesses, si bien qu'elle était peu à peu contrainte de vendre bijoux et robes de cour pour subsister.
    Les privations l'avaient encore amaigrie, mais elle les supportait avec stoïcisme. Cette douleur-là aussi, elle l'offrait à Dieu pour implorer sa clémence. Elle souffrait plus de la solitude où elle était confinée. Ses suivantes danoises lui avaient été retirées, remplacées par une Flamande entre deux âges qui ne parlait pas mieux qu'elle le français et n'entendait pas le latin : leurs rapports se limitaient à de strictes questions pratiques. Quant aux moines, elle ne les fréquentait guère, sinon pour de brèves discussions avec le frère bibliothécaire, l'été, quand il était possible de lire sans se crever les yeux. Son seul visiteur était l'évêque de Tournai, Étienne, qui l'avait prise en amitié.
    Isambour ne s'interrogeait pas sur la cruauté de Philippe : c'était une épreuve de force. En la laissant ainsi démunie, il espérait venir à bout de sa volonté et lui faire accepter le divorce. La voir rentrer dans son pays, ou à tout le moins prendre le voile, puisqu'elle était si pieuse.
    Il ne parviendrait pas à ses fins. Elle se savait capable de tout endurer : l'absence de chaleur, l'insuffisance du couvert, l'isolement…
    Et cela pour deux raisons. L'une, qui lui avait d'abord paru primordiale, consistait en son rêve si longtemps caressé de devenir reine, auquel elle ne renoncerait pas aisément. Mais c'était l'autre, à présent, qui lui permettait de tenir bon, d'attendre et d'espérer. Sa dignité bafouée. Son honneur de femme qu'on avait prise puis rejetée sans même lui expliquer pourquoi, telle une jument que l'on monte une fois avant de décider qu'elle est tarée. C'était cela qu'elle ruminait, la nuit, quand elle n'arrivait pas à dormir. Elle revoyait le visage de Philippe déformé par la répulsion qu'elle lui inspirait, elle l'entendait à nouveau lui dire qu'elle était un démon… Elle en pleurait de douleur, de rage et de dépit.
    Oh, il avait un bon motif, elle en était persuadée, mais ce motif, elle voulait le connaître. Ensuite, si elle l'estimait valable, elle envisagerait peut-être d'accepter son sort. Peut-être…
    Un peu avant la Nativité, l'évêque de Tournai vint lui rendre visite – comme toujours avec des présents : quelques douceurs, un livre… Cet homme compatissant n'avait pas les moyens de faire plus sans encourir les foudres de ses supérieurs, sinon sacrifier un peu de son temps : chaque fois qu'il venait voir Isambour, ils passaient ensemble des après-midi entiers durant lesquels il lui apprenait le français – quand ils ne s'entretenaient pas en latin, parfois des Écritures, parfois de sujets plus pratiques. Étienne de Tournai voyait le dénuement extrême dans lequel se trouvait la reine et la plaignait tout en admirant son courage et sa piété. Lors de cette dernière visite, il s'entretint avec l'abbé, qui l'informa des longues heures qu'elle passait à prier dans la chapelle, toujours à genoux, voire étendue sur la pierre froide, sans manteau. Il la morigéna de s'exposer ainsi, mais elle lui répondit qu'elle n'était jamais malade, ce qui était vrai.
    En la quittant, ce jour-là, il se promit d'intercéder pour elle auprès de l'archevêque de Reims, son protecteur. Cela ne serait pas facile, mais il espérait obtenir des conditions de détention plus humaines. Après tout, Isambour n'était pas une criminelle. Dieu seul

Weitere Kostenlose Bücher