Napoléon
sentiments de confiance et d’amitié : « Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que Votre Majesté n’a plus d’amitié pour moi... » Napoléon énumère ensuite ses griefs. Pourquoi refuser la compensation qu’il offre au beau-frère du tsar pour la mainmise sur le duché d’Oldenburg ? Pourquoi cet ukase dirigé contre la France ? Pourquoi ces fortifications « élevées sur dix points de la Dvina » ? « Déjà notre alliance n’existe plus dans l’opinion de l’Angleterre et de l’Europe, constate l’Empereur ; fût-elle aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu’elle l’est dans le mien... Je suis le même pour Elle, mais je suis frappé de l’évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s’arranger avec l’Angleterre, ce qui est la même chose que d’allumer la guerre entre les deux empires. »
Le tsar ne répondra pas, mais continuera, jusqu’au départ de Caulaincourt pour Paris, d’affirmer à l’ambassadeur de France ses sentiments pacifiques. Le duc de Vicence est totalement dupé et, dès son retour, Napoléon, « fort aigre », le lui déclare sans ambages. Le grand écuyer se défend : il est certain que la Russie veut la paix ! Durant un quart d’heure, l’Empereur arpente son cabinet sans mot dire, puis il demande :
— Vous croyez donc que la Russie ne veut pas la guerre et qu’elle resterait dans l’alliance et prendrait des mesures pour soutenir le système continental, si je la satisfaisais pour la Pologne ?
— La question n’est plus en Pologne seulement, répond Caulaincourt, cependant, je ne mets point en doute, sire, qu’on se tiendrait pour fort satisfait si Votre Majesté retirait de Dantzig et de la Prusse au moins la plus grande partie des forces qu’on croit n’y être réunies que contre la Russie.
— Les Russes ont donc peur ? interroge l’Empereur.
— Non, sire, mais en gens raisonnables, ils préfèrent une guerre déclarée à une situation qui n’est pas un état réel de paix.
— Ils croient donc me faire la loi ?
— Non, sire.
— Cependant, c’est me la dicter que d’exiger que j’évacue Dantzig pour le bon plaisir d’Alexandre.
— L’empereur Alexandre ne désigne rien, sans doute pour qu’on ne dise pas qu’il menace. Cependant il énumère tout ce qui s’est passé depuis Tilsit et il trouve que les armées de Votre Majesté, à trois cents lieues en avant de ses frontières, et sur la frontière russe, n’y sont pas venues dans l’esprit du maintien de l’alliance... Je puis donc dire à Votre Majesté ce qui tranquilliserait.
— Bientôt, il faudra que je demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à Mayence !
— Non, Sire, mais celle qui défile à Dantzig l’offusque.
— On veut me faire la guerre, vous dis-je...
C’est un peu ce que le tsar avait dit à Caulaincourt en parlant de Napoléon – et l’ambassadeur le rapporte à l’Empereur :
— Si l’empereur Napoléon me fait la guerre, avait affirmé Alexandre, il est possible, même probable qu’il nous battra si nous acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols ont été souvent battus, et ils ne sont ni vaincus ni soumis. Cependant, ils ne sont pas aussi éloignés que nous de Paris. Ils n’ont ni notre climat, ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas. Nous avons de l’espace et nous conserverons une armée bien organisée.
Caulaincourt ne parvenant pas à convaincre son maître, se permet d’ajouter – du moins il l’affirmera plus tard :
— On sait trop maintenant en Europe que Votre Majesté veut conquérir des pays, plus pour lui que pour leur intérêt propre.
— Vous croyez cela, Monsieur ?
— Oui, Sire.
— Vous ne me gâtez pas, reprend Napoléon en riant. Il est temps d’aller dîner.
Deux mois ont passé... Le 15 août 1811, Napoléon fête son quarante-deuxième anniversaire. Seulement quarante-deux ans !... De même qu’il avait autrefois, au temps du Consulat, « attaqué » en public l’ambassadeur d’Angleterre, il interpelle, cette fois, avec violence, le prince Kourakine, ambassadeur du tsar :
— Ne croyez pas que je sois assez bête pour croire que ce soit l’Oldenbourg qui vous occupe ; je vois clairement qu’il s’agit de la Pologne ; moi, je commence à croire que c’est vous qui
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