Qui ose vaincra
porte effectivement en bandoulière un vieux fusil de chasse. Lorsqu’ils
parviennent à la hauteur des parachutistes, Botella lance calmement :
« Stop ! Arrêtez-vous.
Et approchez les mains en l’air. »
Les hommes s’exécutent
docilement. L’un d’eux est presque un enfant, l’autre est également très jeune.
« Qui êtes-vous ?
interroge Botella.
— Ben, et vous ?
réplique l’aîné, gouailleur.
— C’est moi qui
pose les questions, jette Botella sèchement.
— Moi, c’est
Chariot. Mon pote c’est Jojo, lance le gars, souriant.
— C’est fini de
jouer les comiques ! interrompt Litzler. Tu vas déguster si c’est ce que
tu cherches.
— Oh ! ça va, écrasez !
Ça se voit ce qu’on est, non ? On est des résistants, on fait partie des
Francs-Tireurs, ça fait quarante-huit heures qu’on vous cherche. Alors
maintenant qu’on vous a trouvés, on va pas se bouffer le train, non !
— Asseyez-vous tous
les deux. Vous avez des papiers d’identité ?
— Vous êtes flics
ou parachutistes ? Bien sûr qu’on n’a pas de papiers ! Y manquerait
plus que ça.
— Nom, âge, profession ?
poursuit Botella.
— Moreau, Charles, vingt
ans. Je travaille à Paris en usine, mais je suis de Pontivy. Lui c’est Jojo, il
a dix-sept ans, il bossait à Nantes.
— C’est bon, où
sont vos chefs ?
— Oh ! vous
savez, nos chefs, ils font comme nous, ils se planquent dans la forêt. On se
rassemble le moins souvent possible.
— Ou bien : vous
n’avez pas de chefs, vous n’appartenez à aucune organisation, et vous jouez
tous les deux aux petits soldats ! »
Chariot change de ton, il
est touché d’avoir été si facilement percé à jour.
« Écoutez, mon
lieutenant, une organisation il y en a une, les F.T.P. Et puis il y a dans la
forêt une vingtaine de gars comme nous : francs-tireurs chez les
francs-tireurs. Les autres nous tolèrent, on a fui le S. T. O.
— Pourquoi ne vous
enrôlent-ils pas ? Ils doivent avoir leurs raisons.
— Ils n’ont pas d’armes
à nous donner. Regardez nos pétoires, elles datent du Moyen Âge. Ils disent qu’on
serait des poids morts, mais il y a six mois qu’on vit dans la forêt, on la
connaît bien, on peut vous servir de guide.
— Vous pouvez nous
faire rencontrer les chefs F.T.P. ?
— Ben, c’te
connerie ! On est là pour ça. »
Grâce à Chariot et Jojo,
la jonction des parachutistes et des Francs-Tireurs et Partisans s’effectue
dans la soirée. Botella est surpris par l’organisation et la discipline de la
troupe. À 23 heures, tout est prêt pour recevoir la seconde vague qui va être
parachutée. La base de la forêt de Duault a pris son nom de code : « Samwest. »
Depuis l’annonce du
débarquement de Normandie, le major Fueller ne quitte plus sa salle de travail.
Il a installé son P.C. dans une grande maison isolée, à deux kilomètres de
Belle-Isle-en-Terre. Il couche sur un lit de camp, déplace le téléphone qu’il
garde toujours à portée de la main. Malgré son grade et son âge, il assume provisoirement
la responsabilité de la 71 e division d’infanterie de la Wehrmacht. Il
dépend du général Kiltitz qui, de Guimgamp, coiffe l’ensemble du 74 e corps d’armée.
Fueller n’a pas quarante
ans. Une blessure sur le front de l’Est lui a bloqué à jamais l’articulation du
genou droit ; il n’en a pas moins conservé une allure martiale que sa
claudication accentue et qui lui donne une démarche d’automate. Les murs de la
pièce sobre sont couverts de photos et de cartes de la région ; un panneau
entier est consacré à la forêt de Duault. Cette forêt hante le sommeil du jeune
commandant allemand.
Il n’ose pas y envoyer
des patrouilles, car les renseignements sur les forces de la Résistance qui l’occupent
sont imprécis, contradictoires, aggravés depuis quarante-huit heures par un
bruit qui court : des parachutistes alliés auraient, en forêt de Duault, rejoint
les forces de la Résistance.
De Guingamp, le général
Koltitz vient d’appeler. Fueller garde à l’oreille les braillements nasillards
de son chef :
« Foutez le feu !
Rasez les arbres, mais faites-moi sortir cette bande de rats de leur trou !
J’ai suffisamment de préoccupations au nord sans être empoisonné par des gamins
armés de lance-pierres. Vous avez carte blanche, Fueller. Moi, c’est la
dernière fois que je veux entendre parler de ce maudit tas de bois ! »
Des
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