Histoire du Japon
l’époque rapportent que ceux qui renoncèrent à comploter pour la restauration de la régence abandonnèrent du même coup les manières de leur classe pour mener une vie dissolue ou excentrique, hâtant ainsi la désintégration de cette culture aristocratique qui avait été jusque-là l’ornement de la capitale.
L ’Imakagami raconte comment, ignoré lors d’une promotion alors qu’il avait vingt-trois ans, Fujiwara Koremichi (qui fut chancelier de 1160 à 1165) prit l’insulte en si mauvaise part qu’il brûla sa voiture officielle devant sa maison, sauta sur son cheval, et, tout de rouge et de bleu vêtu, galopa jusque chez une célèbre courtisane. Koremichi (1097-1165) était le beau-père de l’empereur Konœ, durant le règne duquel (1141-1155) il y avait deux empereurs. On comprend qu’il se soit offusqué d’un « système » qui permettait aux souverains cloîtrés de gouverner et obligeait l’empereur en titre à se contenter de régner. Dans ces circonstances, la qualité des régents et des ministres Fujiwara commença bien sûr à baisser parallèlement à leur autorité, au point qu’en 1180 un chroniqueur rapporte que le régent d’alors ignorait tout de la littérature et de l’histoire japonaise et chinoise, ce qui devait être considéré comme parfaitement impardonnable chez un homme d’État de la cour de Heian, oû le savoir avait toujours été considéré comme une qualité essentielle.
Si le développement du système de gouvernement du cloître enleva ses privilèges au clan Fujiwara, une influence croissante était à l’œuvre, qui, échappant au contrôle des régents comme des empereurs abdicataires, aurait bientôt raison et des uns et des autres. Pour comprendre l’origine de cette tendance subversive – subversive du point de vue du ou des gouvernements en place –, il sera nécessaire de retracer le développement des forces, des hommes et des idées qui vont dominer la scène politique à partir de 1100 environ. Mais d’abord, il nous faut suivre le cours de la politique du palais, qui présente à la fois un intérêt en soi et en tant qu’étude du comportement humain, et explique l’apparition d’une société militaire dont la dictature sera plus puissante, plus efficace et beaucoup plus durable que la régence Fujiwara à son zénith.
Lorsqu’on étudie les changements qui se produisirent à l’époque, il ne faut pas sous-estimer l’influence individuelle des représentants de l’ancien régime qui souffrirent de la politique irréfléchie et égoïste des derniers régents Fujiwara. Ainsi, la politique agricole de l’empereur Go-Sanjô, dont les spécialistes de l’histoire juridique et économique ont amplement traité, eut aussi des effets sur la vie personnelle de bien des courtisans, qui ne vivaient pas de pensions officielles mais de droit seigneuriaux ou même de l’appui financier de familles de propriétaires, dont certaines étaient également des familles de guerriers. L’aspect « national » du problème des domaines (shôen) exemptés d’impôts ressort clairement de registres tels que le Zoku hôkanshû, où l’on voit qu’ils représentaient les huit ou neuf dixièmes des terres cultivables de la province de Kii, où les propriétés de la Couronne (c’est-à-dire le domaine public) étaient pratiquement inexistantes sauf dans un seul district. D’autres provinces étaient évidemment dans le même cas, mais l’exemple de celle du Kii montre assez l’ampleur des intérêts acquis qui devaient s’opposer à toute réforme du système seigneurial.
Si l’on en juge d’après certains journaux intimes et autres documents sur la vie quotidienne, les fonctionnaires qui n’avaient pas de revenus fonciers étaient d’ordinaire dans la gêne. Ainsi peut-on lire dès l’année 1039 dans un cahier de notes connu sous le titre de Shunki : « Kaga no kami, Mikawa no kami et autres sont passés aujourd’hui à midi. Ils étaient tous bien disposés. Je leur ai dit que je n’arrivais pas à nouer les deux bouts parce que je n’avais ni traitement ni un seul champ de riz à cultiver. »
On ignore si l’empereur Go-Sanjô considérait que le gouvernement de cloître dût devenir un système permanent, mais il semble bien qu’il en fut l’inventeur. En effet d’après un ouvrage historique sérieux, il jugeait indigne d’un empereur de finir comme un simple sujet, dans l’élégance et l’oisiveté, « aux
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