Julie et Salaberry
des doigts avant de quitter la pièce et de refermer la porte sur elle.
René resta immobile devant la porte close. Marguerite, Julie⦠Lâamour nâétait pas pour lui. Finalement, il attrapa un lourd manteau de drap chaudement doublé, une longue écharpe quâil enroula deux fois autour de son cou, ainsi que son chapeau et ses gants. En empoignant sa canne de marche, il annonça quâil ne fallait pas lâattendre pour le prochain repas. Fidèle à son habitude, il allait marcher pendant des heures. Un jour, il avait parcouru presque tout le vieux chemin qui menait à Longueuil. Il était allé si loin quâil avait passé la nuit dans une auberge avant de revenir à Chambly, le lendemain, par la malle-poste qui heureusement passait ce jour-là . Marcher, câétait le seul moyen quâil connaissait pour réussir à évacuer la charge dâémotions qui venait de lâassaillir.
Avec mille précautions, Julie avait réintégré le manoir familial, en catimini. Puisquâon lâavait confinée à sa chambre, elle avait emprunté lâescalier de service des domestiques, ne craignant pas dâêtre dénoncée si lâun dâeux la découvrait. Elle sâétait rendue à pied chez les Boileau, ce qui voulait dire quâelle avait marché une bonne lieue, à lâaller comme au retour, devant les saluts ahuris des villageois qui ne voyaient pas souvent la demoiselle circuler autrement quâen voiture. Avec pour résultat quâelle avait crotté ses belles bottines de cuir et maculé de boue le léger manteau qui recouvrait sa jupe dont elle avait également sali lâourlet, ainsi que ceux de ses jupons. Elle regagnait discrètement sa chambre lorsquâelle tomba face à face avec Joseph, le domestique de la famille qui la protégeait depuis lâenfance. Joseph avait toujours vécu chez eux. Il était né dans leur demeure, quarante ans auparavant, dâune femme de race noire appartenant à madame de Rouville.
â Vos pauvres bottines, mamâzelle Julie, la plaignit-il en voyant dans quel état se trouvait sa jeune maîtresse. Donnez, je vais les nettoyer.
â Merci, mon bon Joseph, dit Julie en délaçant ses chaussures boueuses.
â Quâavez-vous, ma pâtite mamâzelle? Vos yeux me disent que vous avez du chagrin. Câest la faute au colonel qui a crié, lâautre jour?
â Jâapprécie ta sollicitude, Joseph. Ne tâen fais pas pour moi, mais je tâen prie, ne dis rien à personne de mes bottines crottées et fais monter un peu de bouillon à ma chambre. Si on me cherche, tu diras que je suis indisposée.
â Du bouillon? Mais câest un repas de prisonnière, ça! Pourquoi pas du pain et de lâeau? Je vous fais préparer un plateau convenant à une demoiselle et je le monterai moi-même.
Julie le congédia avec un regard reconnaissant. Dans ce grand manoir de pierre, il était bien le seul à lui témoigner une réelle affection. Elle retira ses vêtements. «Ma robe est fichue, découvrit-elle en contemplant les lambeaux de mousseline. Une solide jupe de serge aurait mieux convenu.» La fin mars était le pire temps pour se déplacer à pied.
Elle enfila les vieux escarpins de soie qui lui servaient de pantoufles et un déshabillé dâintérieur, puis libéra ses cheveux des épingles qui retenaient sa coiffure. Joseph frappa pour déposer sur le guéridon un plateau garni de pain, de beurre, de bouillon chaud avec quelques morceaux de viande, le tout accompagné dâun verre de vin. Il attisa le feu, remit une bûche et promit de revenir dans quelques heures.
Julie remercia le vieux domestique, heureuse dâêtre seule. Elle nâavait pas très faim, mais le bouillon chaud la réconforta. Une fois restaurée, elle se dirigea vers la fenêtre qui donnait du côté des rapides. à cette époque de lâannée, la débâcle haussait le niveau de lâeau et la rivière tumultueuse se déversait dans le bassin de Chambly en un bruyant fracas. Le cÅur de Julie nâen faisait pas moins.
Du bout des doigts, elle caressa lentement les lèvres quâavait embrassées René. Ãtait-ce cela, les artifices du démon évoqués par le curé? Câétait
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