Julie et Salaberry
cris et des vivats: «Hourra! Vive la mariée! Vive Salaberry!» On entendait même des «Vive les Voltigeurs canadiens!» La clameur était telle que le lendemain, exagérant à peine, certains diraient lâavoir entendue jusquâau fort, de lâautre côté du bassin.
Chambly en liesse assistait à la métamorphose de la timide demoiselle de Rouville qui, au sortir de lâéglise, était devenue la fière madame de Salaberry, radieuse et sereine au bras de son mari, le commandant des Voltigeurs canadiens, droit comme un i dans son uniforme de parade et saluant la foule.
Du beau monde se pressait sur le parvis de lâéglise, décorée de brassées de branches de lilas, de pommiers ou de cerisiers, tout comme la salle de lâauberge où aurait lieu le repas de noces. Des messieurs arborant les habits les plus chics et des chapeaux hauts de forme, plusieurs officiers en uniforme avec bicorne sous le bras, accompagnés de dames et de demoiselles en grande toilette et coiffées de chapeaux aux rubans de couleurs pastel.
Lâallégresse fut à son comble lorsque le couple prit place dans une calèche ornée de banderoles pour se rendre à lâauberge. En guise de cortège, les invités suivaient à pied la voiture nuptiale: il fallait voir lâair réjoui de lâHonorable Melchior de Rouville, sa dame à son bras. Suivaient leur fils, promu capitaine dâune compagnie des Voltigeurs, et lâHonorable Louis de Salaberry, noble géant aux cheveux blanchis sâappuyant sur son extravagante canne.
â Nous voici mariés, mon ange! glissa Charles à lâoreille de Julie en lâembrassant.
«Mon ange!» Chaque fois quâelle entendait ces mots, Julie exultait.
â Quel beau mariage, dit madame Bresse aux demoiselles de Niverville qui lâattendaient avant dâentrer dans lâauberge, ces dernières habillées au goût du jour pour une fois â madame Talham ayant réussi lâexploit de retailler de vieilles robes pour en faire des neuves. Encore que je ne vois pas de généraux. Câest curieux, alors quâon ne parle que de guerre et de régiments. Le marié est pourtant un gradé de haut rang.
Les sÅurs Niverville approuvèrent du chef, tout aussi déçues de ne pas y voir la mère du marié et les autres demoiselles de Salaberry. Elles compatissaient, bien sûr, à la douleur de la pauvre femme. Mais enfin! Aujourdâhui était une occasion de réjouissance pour ce même cÅur de mère. Après tout â fallait-il le rappeler? â monsieur de Salaberry épousait la demoiselle de Rouville⦠Même le général de Rottenburg était absent au mariage de leur chère petite.
â Où est-il, celui-là ? ergota lâune des demoiselles.
â Mais de qui parlez-vous? demanda Françoise Bresse.
â Nous parlions de ce fameux «Rottenbourg» , bien évidemment, affirma lâautre, prononçant à la française le nom du général.
â Il aurait pu se faire remplacer par le gouverneur!
â Voyez-vous ça, dit monsieur Boileau, moqueur. Mais ces grands hommes sont retenus par les affaires de la guerre, chères dames.
Lâextravagant personnage salua les bessonnes avec une exagération soigneusement calculée, son nouveau chapeau de castor venu de Londres frôlant le sol, avant de se retrouver en équilibre sur la perruque fraîchement poudrée. Au bras de son époux, madame Boileau ignora totalement les demoiselles, toujours vexée des propos malveillants tenus chez Marguerite.
Le père et la mère étaient naturellement accompagnés de leurs enfants: le notaire et ses sÅurs, Emmélie, Zoé et Sophie, cette dernière au bras de son fiancé, Toussaint Drolet, quâelle épouserait à lâautomne si la guerre ne venait pas contrarier leurs projets. Ainsi entouré de sa troupe, monsieur Boileau fit son entrée dans lâauberge de monsieur Vincelet avec lâassurance dâun prince, ignorant superbement le regard courroucé de lâaubergiste qui venait au-devant de son ennemi.
René entraîna Vincelet par le bras.
â Nous sommes dâaccord que les prochaines heures appartiennent à vos hôtes. Laissons là nos disputes.
Vincelet protesta pour la forme. Commerçant
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