Julie et Salaberry
fait plus encore, lui apprit Marguerite. Il a assigné Godefroi à la compagnie de monsieur Juchereau-Duchesnay.
Victoire sâempressa dâajouter:
â Il en est dâautant plus heureux quâil a une grande admiration pour le colonel de Salaberry.
â De la vénération, précisa Marguerite en riant.
â Tiens, tiens, tiens! Je reconnais ce rire argentin. Madame Talham! Quelle agréable surprise!
Le colonel venait rejoindre Julie pour le thé. Il était accompagné de madame de Rouville.
â Diantre! Le diable mâemporte si je me rappelle la dernière fois que je vous ai vue chez nous! Mais il faut tuer le veau gras! Et voici madame Lareau! Tous mes hommages, chère dame, ajouta-t-il en sâinclinant pour un baisemain à Victoire.
â Mesdames, salua froidement madame de Rouville.
On ne pouvait pas dire quâelle était aussi ravie que son mari de les voir assises chez elle à boire son meilleur thé.
â Alors, madame Talham, comment se porte mon vieil ami le docteur? Et votre petite famille? Jâai appris que mon filleul Melchior étudie avec application et quâil sera bientôt en âge dâêtre inscrit au Collège de Montréal. Cette bonne nouvelle me réchauffe le cÅur.
â Certes, colonel, nous sommes fiers des résultats de notre aîné, répondit Marguerite.
â Ce qui me rappelle que jâai toujours eu le dessein dâoffrir à mon filleul des études au collège. Dès la fin de la guerre, nous en reparlerons, dit le colonel.
â Une grande bonté de votre part, remercia Marguerite, un peu embarrassée par cette offre. Mais je ne sais pas si mon mari consentira. Il a son orgueil, vous savez.
â Nâayez crainte, madame Talham, jâarriverai bien à le convaincre. Surtout que votre famille aura à débourser pour les études des autres garçons. Nous reparlerons de cela en temps et lieu.
Madame de Rouville avait sursauté en apprenant la nouvelle lubie de son mari. Ãtaient-ce les liens du sang qui parlaient aussi fortement? Elle demeurait persuadée que son époux ignorait tout des origines de lâenfant. Consternée, elle détourna légèrement la tête, et croisa par le fait même le regard réprobateur de Victoire. Lâidée ne plaisait pas plus à madame Lareau quâà elle, semblait-il. Intriguée, madame de Rouville se demanda si cette femme savait quelque chose.
Les visiteuses sâapprêtaient à se retirer.
â Jâespère que votre mari vous sera rendu bientôt, dit Victoire à Julie avec sincérité.
â De même que je vous souhaite la joie de revoir votre fils, répondit Julie sur le même ton.
Malgré leur différence de classe, les deux femmes se comprenaient parfaitement. Toutes deux attendaient avec angoisse le retour dâun homme parti à la guerre et craignaient pour sa vie.
Le colonel avala rapidement le contenu de sa tasse de thé et se leva.
â Jâai encore du travail, mes chères, alors vous allez mâexcuser.
â Faites, mon ami, le congédia madame de Rouville avec presque de la gentillesse.
Julie dévisagea sa mère. Ãtait-ce lâeffet de son éloignement ou avait-elle changé? Et comme de fait, madame de Rouville se pencha sur le berceau pour prendre son petit-fils dans ses bras avec une tendresse inaccoutumée.
â Je préfère ne pas mâattacher aux nourrissons. Jâai arrêté de compter le nombre dâenfants que jâai perdus au berceau.
â Mère, bredouilla Julie, troublée par cet aveu. Câest terrible. Et jamais encore vous nâen avez parlé.
â Dieu nous a donné le pire lot à nous, les femmes, répondit madame de Rouville. Enfanter dans la douleur et voir nos enfants mourir les uns après les autres. Tu te demandes pourquoi jâai toujours été dure avec toi? Tu as la réponse. Je ne voulais pas mâattacher, de crainte dâavoir trop de chagrin.
â Mais ce nâétait pas le cas pour mon frère, rappela Julie.
Madame de Rouville soutint le regard de reproche de sa fille.
â Je ne le nie pas, et je me suis amèrement trompée. Mais lorsque tu as décidé dâépouser Salaberry, jâai com-pris alors à quel point tu me ressemblais et jâétais fière que tu sois ma fille.
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