L'archipel des hérétiques
Batavia et buvaient non pas de l'eau de pluie, mais
du vin et des alcools 75 . Ils portaient des vêtements de meilleure
qualité, dormaient sous des tentes plus vastes et pouvaient utiliser les
barques, ce qui leur donnait une liberté de mouvement que n'avaient pas les
loyalistes 76 . Pour la première fois de leur vie, les mutins se sentaient
totalement affranchis de toutes les contraintes morales et sociales auxquelles
ils avaient été soumis jusque-là. Dans leur patrie, c'étaient généralement des
hommes de condition modeste, ne disposant d'aucun pouvoir. Ils devaient lutter
durement pour subsister, et étaient soumis aux rigueurs de la loi. Sur l'île de
Cornelisz, ils avaient enfin un statut social enviable. Ils exerçaient un
pouvoir quasi absolu sur des hommes et des femmes qui étaient jusque-là leurs
supérieurs, et ce, sans même craindre d'avoir à répondre de leurs actes,
puisque rien ne semblait pouvoir remettre en question le pouvoir de Cornelisz
dans les Abrolhos. Les risques d'être un jour arrêtés et punis leur
paraissaient dérisoires.
Le principal ennemi des mutins était désormais l'ennui. Le
journal du Batavia ne nous donne que très peu de détails sur la manière
dont ils occupaient leurs journées. Certains se consacraient à la pêche ou
allaient chasser les oiseaux. D'autres montaient la garde près des bateaux, ou
surveillaient le campement. On sait aussi qu'ils se fabriquaient des armes de
fortune, telles que les « étoiles du matin » 77 , des espèces de
masses d'armes particulièrement dévastatrices, fabriquées à partir d'une lame
de plomb hérissée de clous, repliée sur elle-même et enfilée au bout d'une
petite corde, que l'on pouvait ensuite faire tournoyer, pour les précipiter à
la tête d'un adversaire. Jeronimus invitait certains de ses hommes à dîner dans
sa tente. Là, parmi les ballots débordant de marchandises et de denrées récupérées
sur l'épave, l'intendant adjoint régalait ses hommes de vins fins et faisait
étalage de ses trésors, dont la cassette de Pelsaert 78 . Elle avait
été déposée sur l'île aux Traîtres et abandonnée sur place, lorsque le commandeur avait décampé dans la chaloupe surchargée.
Elle contenait quatre sacs de bijoux, estimés à soixante
mille florins, que l'intendant adjoint faisait admirer à ses hommes. Il leur
permettait même d'y plonger les mains. Il y avait aussi un grand camée d'agate 79 mesurant près de trente centimètres, que Pelsaert apportait aux Indes à la
requête d'un joaillier d'Amsterdam, un certain Gaspar Boudaen. La pierre avait
été gravée dans l'Empire romain d'Orient, au début du iv e siècle, peut-être sur l'ordre de l'empereur Constantin. Elle
représentait une scène antique et le commandeur escomptait qu'elle
trouverait preneur à la cour du Grand Moghol. Bou-daen l'avait fait enchâsser
dans un cadre d'or, incrusté de pierreries. C'était une pièce si rare et d'un
si grand prix que les Dix-sept eux-mêmes s'étaient vu refuser l'autorisation de
l'inspecter avant qu'elle ne soit chargée sur le Batavia. Pelsaert
espérait le revendre avec un fort bénéfice - 50 %, voire davantage. La VOC
devait toucher plus d'un quart de sa valeur à titre de commission, mais le commandeur avait probablement dû s'arranger pour empocher une bonne partie du montant de
la vente. Ce camée avait sans doute été un atout majeur pour Pelsaert, dans ses
projets de commerce avec le grand Moghol. Il occupait à présent une place tout
aussi importante dans les plans de Cornelisz.
Tandis que ses hommes caressaient l'agate, l'intendant
adjoint leur contait monts et merveilles sur leur avenir dans la piraterie, et
les trésors qu'ils amasseraient. Les mutins écoutaient avec délectation les
histoires que leur concoctait leur chef. Comme devait le dire plus tard Andries
Jonas, ils étaient littéralement subjugués par ses discours et décidés à lui
obéir aveuglément, « car il les avait persuadés qu'il ferait leur fortune à
tous, pour le restant de leurs jours 80 ».
Tandis que l'intendant adjoint et ses hommes se
prélassaient en rêvant d'une retraite dorée, le quotidien des autres survivants
tournait au cauchemar. Ils vivaient dans la terreur, piégés sur cet îlot,
réduits à l'impuissance, à des milliers de kilomètres de toute civilisation et
de tout secours potentiel, en compagnie d'une bande d'assassins sans scrupule.
Ils manquaient de tout, et n'avaient ni armes, ni moyens de
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