L'Art Médiéval
prisonnier des
Sarrasins et roi spirituel de la terre. Depuis que le grand
Guillaume de Sens s’était cassé les reins en tombant d’un
échafaudage dans la nef de Canterbury, cent autres avaient répondu
à l’appel des communes ou des fabriques étrangères. Martin Ragevy,
Villard de Honnecourt construisaient des églises au fond de la
Hongrie. Des équipes de maçons partaient pour l’Allemagne. Un
maître maçon de Troyes bâtissait les temples, les couvents, les
châteaux, les commanderies de Chypre. Mathieu d’Arras, qui fit les
plans de la cathédrale et du pont de Prague, venait d’Avignon. La
plupart des villes espagnoles appelaient, au XIV e siècle, des architectes français. D’autres allaient jusqu’en
Pologne, jusqu’en Finlande. Les Bénédictins, les Dominicains, les
Cisterciens surtout fondaient des Maisons et des Ordres qui
répandaient sur l’Europe l’esprit vivant. L’Ordre des Templiers,
l’Ordre de Calatrava, l’Ordre teutonique portaient d’un bout à
l’autre de la terre chrétienne une continuité d’action où les
hommes reconnaissaient pour une heure leur unique et puissant
espoir. La grande unité morale du catholicisme prenait partout
l’apparence que l’idéalisme social des communes françaises lui
imposait irrésistiblement.
Presque partout, au début tout au moins. Les
maîtres d’œuvre apportaient un plan primitif inspiré par Amiens, ou
Reims, ou Chartres, ou Notre-Dame, ou Beauvais. Mais la
construction d’une cathédrale durait souvent deux ou trois siècles,
des architectes indigènes succédaient aux maîtres français, les
maçons et les imagiers qui se recrutaient de plus en plus nombreux
au sein des corporations locales, prenaient racine dans leur sol.
Le ciel et son soleil et ses nuages, la plaine environnante, la
montagne boisée ou nue qui montait aux portes de la ville, les
forces séculaires déposées dans la race par le régime des saisons,
la nature des travaux, des négoces, la paix, la guerre, l’aliment,
tout cela donnait peu à peu sa forme au profil des nefs et des
tours, à la disposition des baies, à la transparence des verrières,
aux saillies qui distribuaient l’ombre et la lumière sur le front
des monuments. Mais l’emprunt primitif pesait toujours sur l’œuvre,
jamais, ou presque jamais ne se retrouva nulle part l’élan d’où
sortit pour une heure l’accord spontané de la foule française avec
la création enthousiaste et logique des artisans qui
l’exprimaient.
II
L’Angleterre, cependant, faillit vivre en même
temps que la France du Nord ce moment qui jusqu’ici ne s’est jamais
rencontré plus d’une fois dans l’histoire d’un peuple et que
celle-ci connut seule peut-être, avec l’Inde du Moyen Âge et
l’Ancien Empire égyptien. L’Angleterre trouva l’ogive avec nous,
sinon quelques années plus tôt. Pourquoi donc ne sut-elle pas, en
faisant appel à ces facultés de généralisation puissante dont elle
a donné, de Roger Bacon à Newton, autant de preuves que nous-mêmes
d’Abailard à Lamarck, pourquoi ne sut-elle pas en systématiser
l’emploi, suspendre en l’air les pierres de son sol entre deux
nervures diagonales, articuler sur cette carcasse grandiose les
membres monstrueux qui s’arc-boutent au pavé des villes comme pour
supporter le poids des tours ? [31] .
C’est que la cathédrale anglaise fut plutôt un
luxe de classe, c’est qu’elle ne traduisit pas un de ces élans
d’idéalisme où les pauvres et les riches et ceux qui ne font rien
et ceux qui travaillent et ceux qui souffrent et ceux qui sont
heureux se rencontrent parfois dans la foule française pour dix
ans, pour un mois, pour une heure. Comme en France, sans doute, la
classe bourgeoise anglaise avait, au XII e siècle,
conquis les droits que confirma la Grande Charte de 1215. Mais elle
n’eut pas à faire, pour maintenir ces droits, l’effort incessant de
nos communes, sans cesse menacées par l’Église et les barons. Dans
la liberté de la commune anglaise, la solidarité des organes
sociaux n’était pas aussi nécessaire, et le farouche orgueil des
corporations que les pouvoirs politiques traitaient toujours sur un
pied d’égalité, les dressait sans danger pour elles les unes contre
les autres. La cathédrale exprima leur richesse commune et non pas
leur communion.
Elle est égoïste, exclusive, fermée au grand
courant humain, une formule raide et sèche que n’anime presque
jamais, et toujours
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