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Bombay, Maximum City

Titel: Bombay, Maximum City Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Suketu Mehta
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points. Petit, la peau grêlée, il avait longtemps été le souffre-douleur des plus forts avant d’inventer cette tactique de survie. Un jour sa mère mourut, et on lui rasa la tête. Très peu de temps après, je me suis disputé avec lui et j’ai eu envie de lui faire vraiment mal. Souvent déjà je m’étais acharné contre lui, mais il ne pleurait jamais ; il avait appris à retenir ses larmes, comme la plupart des garçons trop petits. Alors, je lui ai crié : « Ta mère a clamecé, c’est bien fait ! » Un silence affreux est tombé sur le petit terrain de jeux, puis mon meilleur ami – qui jusqu’à cette minute aurait volontiers, lui aussi, flanqué une dérouillée à Urvesh – m’a frappé sur la nuque. Fort. Urvesh, lui, n’a rien dit, pas un mot. Pourquoi faut-il que de tous les revenants qui me hantent ce soit lui qui surgisse aujourd’hui devant moi ?
    Urvesh ne se rappelle rien de tout ça, visiblement. Il a des tas de choses à me raconter : il vit toujours dans le quartier, il est dans les diamants, il a une femme, des enfants. Comment a-t-il pu oublier ce que je lui ai fait à un moment de sa vie où il était si vulnérable ? Oh, et puis après tout ce n’est pas moi – ce n’est plus moi. Je me demande avec terreur qui va encore venir me saluer et j’ai tout aussi peur du contraire : de rester seul dans mon coin, ignoré, délaissé. Les murs de la pièce se resserrent autour de moi, il devient urgent de trouver la sortie. Mon fils a fini de manger ses gâteaux, il voudrait un samosa. Je l’attrape par la main et l’entraîne, avec ma femme, hors de cet endroit, dans la rue où il s’agit de trouver au plus vite un taxi. Je suis plus nerveux que lors de mes rencontres avec les gangsters. Ici, je cours un danger bien réel. Je sais que je devrais rester, m’accrocher pour voir qui se souvient de moi, qui a des histoires à me raconter, mais tout cela est trop proche. Dehors non plus je ne suis pas en sécurité. Une femme très aimable m’aborde. Elle vit dans mon immeuble ; c’est la belle-sœur du type qui garait sa voiture à ma place. Elle ne savait pas, dit-elle, que j’avais été à Mayur Mahal. J’esquisse un sourire contraint, marmonne je ne sais quoi et pousse d’autorité ma petite famille dans le taxi.
     
    Je ne pourrai cependant pas éviter de retourner dans cette école qui recèle neuf années de mon temps fantôme à moi. Il faut que je me les réapproprie. J’y reviens donc, bien obligé, le jour où je me rends compte qu’il ne sert à rien de repousser l’échéance plus longtemps.
    Je m’engage dans l’escalier et aussitôt mon cœur se met à cogner dans ma poitrine. Je dois m’arrêter un moment à l’entresol, devant la présentation de la Lettre de Lincoln au percepteur de son fils . Ils ont toujours mes vieux bulletins de notes, mon dossier. Je vais les consulter. J’aurai ce courage, aujourd’hui. Dans le bureau de l’administration, l’employé extrait de mauvais gré d’une chemise datée de 1977 les pages témoignant de ma conduite passée. Dessus, mon nom, et plusieurs renseignements. « Caste : hindou bania {195}  ». Sous la colonne intitulée « Progrès », la mention Bien figure en face de tous les noms de la classe sauf deux : un jugé Très insatisfaisant et le mien, juste Satisfaisant. Dans la colonne « Conduite », j’ai droit à un Bien.
    Ma carrière scolaire dans cet établissement a culminé en classe de CM2, où je fus premier de la classe, puis elle a obstinément suivi la pente raide de son déclin : lorsque j’en suis parti j’occupais un rang à deux chiffres. Après la publication des résultats à l’examen de fin d’études, la photo des forts en thème paraissait dans le journal, sur des pubs pour les cours de soutien scolaire où les malheureux avaient sué sang et eau. Ils portaient des lunettes à verres épais, ils avaient l’air épuisés par le recours trop fréquent à la masturbation. « Bhavesh Sadasyachari, 6 e au classement national ». Pas un qui ait l’air de jouir de son triomphe. On dirait qu’ils n’ont pas rigolé depuis des mois. Tous ou presque se destinaient à finir sur un fauteuil dans la fonction publique ou dans le privé et à rendre la vie infernale au commun des mortels qui, comme nous, chahutaient en classe, sortaient danser le soir, et en gros les rendaient jaloux depuis la maternelle.
    Le pion m’introduit dans le bureau du surveillant

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