Frontenac_T1
conscient, ne laissant sâéchapper ni cri, ni lamentation, ni la moindre récrimination quâil nây ait consenti. Un courage dans lâadversité que Paul trouvait admirable et dont il sâempresserait de tirer leçon. Vraisemblablement, ce serait la toute dernière que lui donnerait Sainte-Hélène. Peut-être aussi la plus exemplaire...
Un brouhaha détourna soudain lâattention de Catherine Thierry et de ses fils. à entendre la précipitation des religieuses et les appels à lâordre dans la grande salle attenante, il devint évident quâun événement inhabituel se préparait. Des petites tables de chevet furent déplacées, certaines paillasses poussées au plus près du mur pour faciliter le passage, le plancher balayé dâurgence, lorsque retentit la voix flûtée et surexcitée de la directrice des Hospitalières :
â Mes chères sÅurs, messieurs les officiers, messieurs les soldats, les familles de nos malades, nous avons lâimmense honneur de recevoir la visite de notre bien-aimé gouverneur général, le comte Louis de Buade de Frontenac!
Un murmure de surprise parcourut les lieux, bientôt couvert par le cliquetis des armes et un fort claquement de bottes contre le parquet. Câétait une véritable délégation dâofficiers militaires et de fonctionnaires du roi qui sâavançait derrière Frontenac. Entouré de ses compères, le gouverneur sâarrêta devant chaque lit portant un soldat blessé, sâinforma de son nom, son grade et son état de santé, et le félicita publiquement de sa vaillance au combat en lâassurant que câétait grâce à lui que le Canada était demeuré français. Lorsquâil atteignit la petite salle des officiers â dont il connaissait chaque nom â, il ne ménagea pas ses paroles pour les louanger, les encourager et les remercier de leurs hauts faits dâarmes. Les malades se redressaient avec fierté sur leur paillasse et bombaient le torse, émus dâun tel honneur et se sentant déjà revigorés.
Quand Louis posa le regard sur la couche où reposait Jacques de Sainte-Hélène, la dernière le long du mur nord, il ne put retenir une crispation du visage. Il le savait grièvement blessé mais ignorait quâil fût déjà si près de sa fin. Les râles laborieux du mourant, les yeux rougis de Catherine Thierry, le regard défait de Charles de Longueuil et lâair perdu de Maricourt valaient mille mots. De tous les fils Le Moyne, câétait Sainte-Hélène que Louis préférait. Câétait un officier doué et vaillant, de bon conseil, un canonnier hors pair â jamais il nâoublierait comment il avait fauché le pavillon de Phips! â et un combattant émérite. Il avait dâailleurs apprécié la rapidité avec laquelle les trois frères, à peine débarqués du vaisseau les ramenant de la baie dâHudson, sâétaient précipités sur Québec quand ils avaient appris que les puritains lâassiégeaient.
Louis inclina la tête, enleva son large chapeau à plumes et dit dâun ton solennel, en sâadressant directement à la veuve Le Moyne :
â Vous avez, madame, des fils dâune grande bravoure, dont vous pouvez tirer fierté et qui font honneur à la nation tout entière. Je salue en messieurs de Sainte-Hélène, de Longueuil, de Maricourt, des officiers chevronnés et des combattants accomplis qui se sont battus avec intrépidité pour sauver le pays de la domination anglaise. Jâai su, par des témoins, avec quelle maîtrise monsieur de Sainte-Hélène a dirigé ses hommes dans les combats dâescarmouches menés sur les battures de la Canardière. Tous ceux qui lâont vu se battre comme un lion nâont que des éloges à lui adresser. On a pu apprécier également la rapidité et lâefficacité avec lesquelles les sieurs de Longueuil et de Maricourt ont attaqué et repoussé lâennemi, en dépit de forces bien supérieures aux nôtres.
Louis cherchait le geste ou la formule qui pouvait «essuyer les larmes », selon lâexpression évocatrice employée par les sauvages lors des rituels de consolation.
Les officiers serraient les rangs autour du gouverneur et
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