Histoire du Japon
intéressants de l’époque) témoignent de l’étendue de ses intérêts ; non seulement il avait une connaissance approfondie du confucianisme classique, mais encore il étudia la logique indienne avec un moine lettré, et dans ses actions de politicien, il fit toujours preuve d’un courage remarquable.
Une fois ministre de la Gauche, il s’attacha à restaurer certaines pratiques et observances qui étaient tombées en désuétude, et dont il jugeait l’abandon responsable d’un dangereux relâchement dans la discipline officielle. C’était évidemment un genre d’homme à se faire des ennemis, et il n’avait ni la faveur du jeune empereur Konœ ni celle de l’empereur cloîtré Toba. Il était si fort et si déterminé dans ses actions qu’on le connaissait sous le titre d’« Aku Safu », ou Méchant Ministre de la Gauche, surnom qui lui fut certainement donné par ses ennemis, effrayés par sa volonté de réforme. En 1155, la mort de l’empereur Konœ souleva une âpre querelle de succession, qui scella le destin de Yorinaga et l’avenir politique du Japon.
A un certain moment de la dispute successorale, Bifukumon In, la mère de Konœ, défendit les droits de l’une de ses filles, mais sans succès, car il y avait longtemps que le Japon ne voulait plus d’impératrice régnante. La querelle élargit le fossé qui séparait déjà Yorinaga de son frère Tadamichi ; mais le parti de ce dernier finit par l’emporter, et le fils favori du vieil empereur Toba succéda au trône sous le nom de Go-Shirakawa. Yorinaga demanda alors qu’on le fît tuteur de l’héritier présomptif, poste pour lequel il paraissait tout désigné mais qu’on lui refusa. Après cet affront, il se rangea du côté de l’empereur cloîtré Sutoku, que Go-Shirakawa et sa cour traitaient avec le plus profond mépris. Il leva des troupes dans les provinces environnantes pour marcher sur la capitale, où il s’installa avec Sutoku dans un palais dont il fortifia les défenses.
Dans l’histoire japonaise du XIIe siècle, ce soulèvement a une importance capitale. Connu comme l’Insurrection de Högen (Hägen no Ran), d’après le nom de la période (Högen, 1156-1158), il constitua un tournant dans l’évolution politique du Japon, car il ouvrit la voie à l’établissement d’un État féodal. Mais pour l’instant nous ne nous occupons que du destin de Yorinaga, qu’on peut considérer comme le défenseur le plus éminent et le plus obstiné de l’ancien régime des empereurs soumis et des régents autocratiques. Par le nombre des troupes engagées, la lutte fut toutefois limitée. Yorinaga ne put réunir que quelques centaines de guerriers, alors que Go-Shirakawa avait l’appui des plus grands capitaines des deux clans militaires, les Minamoto et les Taira, et bien que ceux-ci eussent pris parti non pour défendre des principes mais pour des raisons personnelles, la balance pencha en faveur de la cour contre les insurgés. L’affrontement se produisit de nuit ; la position qu’occupaient Sutoku et ses partisans fut attaquée et détruite par le feu après une lutte acharnée. Il est inutile d’entrer dans les détails de cette bataille, mais il faut se souvenir qu’elle marqua la fin du pouvoir politique direct de la Maison impériale, et le début d’un long combat pour la suprématie entre les deux grands clans guerriers des Taira et des Minamoto. Ainsi, loin d’aboutir à la restauration à laquelle elle visait, la dernière tentative des Fujiwara acheva de ruiner cette autocratie dépassée dont Yorinaga s’était fait le champion, et lui-même fut l’agent du destin en même temps que le courageux défenseur d’une cause perdue. Peut-être à cause de son échec, les histoires du Japon les plus conventionnelles ne le présentent pas comme un personnage important, mais il n’en fut pas moins un homme exceptionnel, dont le souvenir doit être conservé.
CHAPITRE XI
La société de Heian et ses croyances
divination et exorcisme
La défaite du mouvement conservateur dirigé par Yorinaga marqua un tournant dans l’histoire politique du Japon. Elle eut pour effet de mettre fin au gouvernement de la Maison impériale, qu’il fût exercé par ses membres ou par le clan Fujivara, et de le remplacer par un nouveau système dans lequel le pouvoir effectif passa entre les mains d’une classe militaire. La puissance de celle-ci avait inexorablement grandi au cours du XIe siècle, et vers le
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