Histoire du Japon
du clan Fujiwara en 1094 ; qu’il avait l’étoffe et la force de caractère d’un gouvernant ; qu’il était bon et bienveillant ; que, de 1069 à 1099, alors qu’il était dans la vie publique, le pays était en paix ; qu’il consacrait ses heures de loisirs à l’étude, et qu’il n’y avait pas de grand livre qu’il n’eût lu.
On peut en conclure que cet aristocrate avait un sens élevé du devoir, une haute idée de sa famille, et une horreur profonde du gouvernement de cloitre. Il rehaussa le prestige des Fujiwara en des temps difficiles, et c’est peut-être ces temps qui font du récit de sa mort le passage le plus intéressant de son histoire telle que les historiens l’ont racontée. La maladie dont il mourut est imputée à la vengeance des moines contre qui il fut le premier à agir, lorsque, rompant la paix au nom de leurs divinités et espérant ainsi terroriser la cour, ils descendirent en bandes armées de leurs sanctuaires montagnards dans la capitale. Personne n’eut le courage de s’occuper de cette meute jusqu’au jour où, par sa fermeté, Moromichi alarma ses chefs. Dans un effort pour le décourager, les émeutiers entraînèrent un ritualiste shintoïste dans l’oratoire du Hachiôji pour qu’il y prononce une malédiction solennelle « à l’audition de laquelle les cheveux se dressaient sur la tête ». Par la suite, éveillé ou en rêve, le régent ressentit avec un tel effroi l’envoûtement des dieux montagnards que son corps se couvrit de furoncles. Ceux-ci ne guérissaient que pour réapparaître, et il ne tarda pas à en mourir, le sixième mois de 1099. On dit qu’après sa mort, on entendit durant les nuits de pluie des gémissements sortir de dessous une pierre située à mi-chemin entre les sanctuaires de Hachiôji et de Sannomiya. Cette sombre histoire ne nous renseigne guère sur Moromichi, mais elle montre combien les fonctionnaires étaient devenus incapables de maintenir l’ordre dans la capitale, et à quel point l’aide des familles guerrières leur était désormais nécessaire.
Fujiwara Yorinaga, qui eut une carrière plus longue et plus riche d’événements, était un personnage plus important, et dont nous connaissons mieux la carrière grâce aux mémoires qu’il a laissés, et d’où il ressort comme un homme d’exception.
Jeune, il était dissolu et turbulent. Comme il l’écrit lui-même : « Dans mes premières années, j’ignorais les conseils de mes précepteurs et passais mon temps un faucon au poing et un fouet à la main, à courir à cheval les champs et les collines. Je risquais ma vie, mais j’étais protégé par les dieux et par les bouddhas. Mon corps en réchappa, quoiqu’il en porte encore les cicatrices. » Malgré ces excès de jeunesse, il se rangea et se mit à l’étude. Il lut les classiques chinois avec enthousiasme, mais ne s’intéressa jamais beaucoup à la littérature indigène. Pour certains historiens japonais, son échec en tant qu’homme d’État s’explique par son ignorance du véritable sentiment japonais, qui, du moins dans la région de la capitale, était fait de douceur, de tolérance et de fatalisme. Cette hypothèse paraît fondée, car la société cultivée, facile et un peu fatiguée dont nous étudions la lente décadence manquait de combativité. Seuls des hommes aussi exceptionnels que Yorinaga, qui a laissé le souvenir d’une conduite téméraire, manifestaient une résistance ferme et active. Selon le Gukanshô : « C’était l’érudit le plus fin du Japon, et il était abondamment pourvu de bon sens japonais comme de sagesse chinoise. Mais il était d’un tempérament emporté et enclin en toutes choses à prendre des risques. » Sa particularité la plus remarquable est peut-être qu’il n’écrivit jamais de vers en japonais.
Il était le fils favori de Fujiwara Tadazane, qui, après avoir rempli les fonctions de régent de 1105 à 1121, se retira en faveur de son fils aîné, Tadamichi. Yorinaga naquit en 1120. Il s’éleva rapidement dans la hiérarchie officielle, devenant naidaijin à dix-sept ans et ministre de la Gauche en 1150, comme le voulait la tradition Fujiwara, il maria sa fille à l’empereur Konœ, alors âgé de onze ans. Son ambition, tout comme celle de Moromichi, était de restaurer et de réformer la régence, mais il était bien davantage qu’un traditionaliste. Ses mémoires (l’un des documents les plus importants et
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